Plongée dans le noir pour mieux laisser parler les œuvres vidéo, la grande nef du Fresnoy invite au silence. Au centre de cet espace de 1 000 mètres carrés – une ancienne patinoire réhabilitée en école d’art – a lieu un acte de dévoration : un renard en 3D surgissant d’un écran se repaît d’une poupée à effigie humaine gisant sur le sol. L’œuvre, signée Hantedemos, peut se lire aussi bien comme le symbole d’un monde numérique qui bouffe l’humain que celui d’une esthétique numérique qui s’animalise. Exit les représentations froides et métalliques de l’innovation : la plupart des travaux présentés dans cette 27e édition de Panorama incarnent la technologie. Cela passe par des jeux de textures intégrant du charnel, du bestial, du minéral, mais aussi par le souci de doter ces mondes virtuels d’une épaisseur anthropologique, mythologique ou encore sociologique. À contrecourant des récits dystopiques, la nouvelle génération de l’École du Fresnoy emploie les supports numériques pour explorer des archives historiques ou intimes, et faire fondre ses madeleines personnelles dans notre mémoire collective.

Réminiscences en HD
Sur un mur blanc qui tranche avec la scénographie tamisée du reste de l’exposition, Jade Jouvin expose des dessins inspirés de son enfance. Au crayon de couleur, avec une touche fine et précise, elle parcourt ses premiers souvenirs : le portrait de ses parents, sa première maison au toit triangulaire, elle, bébé, dans son parc d’éveil. Des images d’Épinal qui prennent un autre sens lorsqu’on les redécouvre dans un casque VR mis à disposition. Ce même univers fait main y est transposé dans une spatialisation virtuelle. Sauf que l’herbe grasse est devenue menaçante et le visage des parents inquiétant. Avec ces lunettes, une distance s’installe, semblable à celle qui nous sépare de nos rêves ou des images que le cerveau remodèle avec le temps. L’hybridation des techniques, numériques et manuelles, offre ici une nouvelle voie d’exploration du souvenir. Félix Côte procède de même en reconstituant dans son installation la salle à manger de sa maison d’enfance. À ceci près que ce n’est plus son père qui soulève la chaise pour passer l’aspirateur, mais des câbles qui reproduisent cette chorégraphie domestique. Ici, la mécanique du dispositif accuse le manque plus qu’elle ne le comble. Ou comment, par un reenactment fantaisiste, générer de nouvelles interprétations des scènes qui composent nos psychés.

Par-delà l’archéologie du futur
L’archéologie du futur est ce courant qui spécule sur le regard que porteront les sociétés futures sur nos vestiges actuels. Plutôt que de faire ce bond en avant pour ensuite revenir à notre présent, plusieurs artistes de Panorama 27 partent du réel pour scanner les fantômes du passé. Abordant l’épisode douloureux de la guerre du Dhofar, une insurrection qui a secoué le sultanat d’Oman en 1972 et causé une dizaine de milliers de morts, l’artiste multimédia qatari Majid Al-Remaihi comble, par l’image de synthèse, le manque d’archives et les lacunes de l’histoire. Le coup d’éclat de son installation vidéo Natural State vient de cette antilope qu’il fait gambader dans les paysages meurtris d’une guerre civile : on se raccroche à cet oryx d’Arabie comme à un ultime symbole de liberté et d’espoir. La création de la vidéaste israélienne Rachel Gutgarts, moins onirique et plus tristement réaliste, place la focale sur le conflit israélo-palestinien. Filmé avec une caméra thermique, un acteur rejoue les réponses qu’un soldat israélien a données à une journaliste au sujet de sa participation à la Seconde Intifada, dans un article censuré par l’État d’Israël. Le filtre thermique ne suffit pas à dissimuler les expressions du soldat, entre gêne et rictus nerveux : « Quand une balle touche une tête, dit-il, il n’y a qu’un petit trou, mais de l’autre côté, il manque la moitié de la tête. »
À l’heure où l’histoire mondiale se désincarne et où une IA peut accéder à un poste de ministre des Marchés publics – comme cela fut le cas en Albanie en septembre dernier –, les jeunes créateurs du Fresnoy redonnent un rôle historique et social aux nouvelles technologies qui monopolisent notre réel. Moins totalitaires que les ingénieurs de la Silicon Valley, ces artistes s’attachent à réhumaniser le numérique et à dissiper les nombreux écrans de fumée de la modernité.
Panorama 27, exposition collective jusqu’au 4 janvier 2026, au Fresnoy – Studio national des arts contemporains, Tourcoing
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