Comment exposer le langage sans ajouter du bruit au bruit ? C’est la question qui anime en sous-main Paroles, Paroles, première proposition de la curatrice Patricia Couvet à la tête de la Synagogue de Delme. Réunissant six artistes contemporain·es, l’exposition s’inscrit avec justesse dans l’architecture si particulière de cet ancien lieu de culte via des installations, sculptures, textes et vidéos qui privilégient les zones troubles aux déclarations nettes.
Espace historiquement dédié à la parole rituelle et collective, cette synagogue, aujourd’hui profane, agit comme une caisse de résonance inversée. Rien n’y est sacré : aucun énoncé ne s’impose, aucun récit ne domine. Omniprésente dans les arts visuels, la question de la langue est ici déplacée dans des formes parcellaires : traces, odeurs, souvenirs diffus. Celle-ci apparaît, disparaît, résiste. Il n’est pas tant question de montrer des discours que d’interroger leurs conditions d’apparition : comment ceux-ci émergent puis s’estompent.
Ébauches de poèmes de Patrizia Vicinelli ©OH DancyLe parcours s’ouvre sur l’œuvre de Patrizia Vicinelli, figure de la poésie visuelle et sonore du XXe siècle. Reproductions d’ouvrages, ébauches de poèmes, film issu d’archives personnelles : chez l’artiste italienne, disparue en 1991, les mots se laissent attraper mais ne se livrent pas toujours. On ne saisit pas tout et tant mieux : la parole n’atteint jamais complètement ce qu’elle vise. Cette logique de transmission fragmentée se retrouve dans les formes de Costanza Candeloro, autre plasticienne italienne, cette fois-ci d’une génération plus proche. Sur ses t-shirts encadrés sont imprimées des publications d’organisations féministes, recadrées en une suite de slogans colorés, quasi-publicitaires. La mémoire, militante en l’occurrence, circule là encore par fragments de langage – et grâce aux corps qui s’en recouvrent.
Tout le temps de vie est temps de travail, Constanza Candeloro © OH DancyChez Dorota Gawęda et Eglė Kulbokaitė, duo lituano-polonais, le langage se fait d’autant plus insaisissable, presque transparent. Leurs paravents en aluminium travaillent la mémoire photographique de performances passées, tandis qu’une sculpture autonome en propose une traduction olfactive : une odeur reconstituée comme trace d’une scène passée. Les images évoquent un souvenir instable, d’autant plus poétique. L’approche de Hussein Nassereddine se fait plus narrative en se fixant sur les concerts des stars de la pop libanaise des années 1970-1980. L’artiste de Beyrouth mêle sa voix à celles de ces chanteur·euses d’antan et reproduit des espaces de représentation, désormais révolus, par le biais de décors, textiles et sculptures.
Leave no Trace (Athens) I-VIII, Dorota Gawęda & Eglè Kulbokaité © OH DancyChez la Française Marianne Mispelaëre, la parole devient presque imperceptible. Son installation sonore met en regard des récits liés à des langues minorées. Les mots, dissimulés dans l’espace ou littéralement emmurés, exigent une écoute rapprochée et contrainte, exposant le langage comme fragile mais toujours chargé d’histoire. Un parcours de résonances plutôt que de démonstrations, à l’image de l’exposition toute entière. Au sein de Paroles, Paroles, des formes pleines et colorées côtoient des présences presque invisibles – de l’odeur au textile, du son au retrait. Cette économie de moyens agit comme un contrepoint à la saturation verbale et sémiotique du monde contemporain. Qui a le droit de parler ? Qui doit se taire ? Et à quelles conditions ? Ici, peu de sons, peu d’images spectaculaires. L’attention est portée au temps long pour s’écouter à nouveau.
Paroles, Paroles, exposition collective jusqu’au 14 juin 2026 au Centre d’art contemporain – la Synagogue de Delme
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