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Dans sa Divine Comédie, Dante prévient à l’entrée des enfers : « Abandonnez tout espoir, vous qui entrez ici ». Face aux deux portes qui ouvrent The (Psycho)Somatic Zone, ce n’est pas tant l’espoir que nous devons abandonner, mais l’idée de beauté et de raison, voire les idées tout court. Tel un livre dont vous êtes le héros, chaque visiteur·se doit choisir : Mire Lee d’un côté, Pipilotti Rist de l’autre. Peu importe le parcours, on est invité à céder aux ressentis, à entrer dans une dimension qui, à l’instar de The Twilight Zone, l’anthologie paranormale à laquelle le titre se réfère, se situe « entre l’ombre et la lumière, entre la science et la superstition ». 

 

Sculptures cinétiques low-fi et installations dégoulinantes composent l’univers de Mire Lee, née en 1988 en Corée du Sud. Après le gore spectaculaire de ses anciennes installations – l’artiste investit, sur quarante mètres de haut, le Turbine Hall de la Tate Modern à Londres en 2025 –, elle travaille ici à une échelle différente. On ne pénètre plus une carcasse géante de latex ou une maison hantée, mais une sorte d’atelier où l’artiste expérimente. Le plâtre fait son apparition : matière d’ébauche par excellence ; ailleurs, certaines œuvres restent même à l’état d’étude. Le spectre du sculpteur et architecte hungro-américain Frederick Kiesler, récurrent dans les œuvres de Mire Lee, réapparaît dans Endless House Four Heads, Two of Which Open, 2021-2025. Élevé sur une table d’acier, ce remake d’un de ses projets visionnaires, resté inachevé, de l’architecte évoque des dents rongées par des caries ou une géode organique : la coque en béton trouée laisse apparaître une muqueuse rose-chair en silicone, luisante de salive. 

 

Plus loin, Untitled (Orange Pump Animal Bone Glue Study), 2026, incarne un autre motif récurrent de l’artiste : la circulation. Grâce à un système de tuyaux en PVC, un liquide rouge se trouve prisonnier d’une boucle sisyphéenne. L’ensemble évoque un cœur mécanique ou un système digestif qui, par les grincements de son moteur, s’annonce aux oreilles avant d’être vu. Avec cette œuvre bio-gothique, Mire Lee pousse à l'extrême son romantisme noir et rend apparent ce qui reste habituellement enfoui : organes, désirs, peurs et tabous.

 


Mire Lee, Turbine Skeleton from Open Wound, 2024-2026. Courtesy de l’artiste, de Tina Kim

Gallery, New York. © Thomas Lannes



La digestion est ici une métaphore autant qu’une méthode. L’exposition assemble fragments et auto-citations : de la Turbine Hall, on retrouve toute une salle de peaux resculptées, ainsi qu’une véritable turbine, échouée au sol. Se dégage de cette forme une sensation proche de ce que Mark Fisher appelait l’omineux – la turbine ne devrait pas être là, sa fonction est inconnue, son origine invisible. Cette étrangeté particulière est, d’après le penseur, l'une des caractéristiques d’un rapport au monde contemporain fragmenté et aliéné. 

 

Même inertes ou retravaillées, les formes qui ont envahi l’IAC Villeurbanne sont chargées d’énergie. La dimension best of du show se trouve être une étape métabolique nécessaire pour une artiste qui, n’ayant pas encore eu de rétrospective officielle, commence à se digérer elle-même. Dans ce grand digestat d’œuvres précédentes, Untitled (Scaffolds in Animal Bone Glue) est l’œuvre la plus inédite. Constituée d’étais recouverts de jute et d’os, des formes fragiles semblent proches de vers ou d’exuvies. Une mutation s’y esquisse, de quoi se demander si l’artiste ne serait pas en train de se transformer au cœur même de l’exposition, de se réinventer un nouveau corps — plus léger et plus vulnérable. 

 

C’est maintenant bien connu, nos métabolismes sont bâtis sur l’axe intestin–cerveau où dialoguent le microbiote et les réseaux neuronaux, responsables de notre fonctionnement cognitif et émotionnel. Notre organisme apparaît ainsi comme un long tube reliant l’ouverture de la bouche à celle de l’anus. De même, les deux expositions sont accessibles par une succession de galeries qui finissent par se rejoindre. Dans la seule salle partagée par les deux artistes, une scène pathétique : des tentacules suspendus (Lee) sont témoins (ou destinataires) d’une vidéo de Pipilotti Rist, I’m the Victim of this song (1995), dans laquelle l’artiste suisse interprète « Wicked Game » de Chris Isaak sur des images d’inconnus dans un café viennois. Telle une riot girrrl, elle passe du chant au cri dans un chagrin frôlant la folie. Allégrement, de (Psycho)somatic on passe à psycho(somatic). 

 



Pipilotti Rist, (Entlastungen) Pipilottis Fehler, 1988. Collection IAC – Frac Rhône-Alpes. Courtesy

de l’artiste. © Thomas Lannes



Les œuvres de la seconde partie du show donnent dans le registre de l’extase. Comme un sugar rush, elles montent direct au cerveau et échauffent les nerfs. Les six vidéos présentées (1986-1995) condensent la grammaire de l’artiste : musique pop, Super 8 et bandes analogiques, toujours dans un rythme effréné. À chaque vidéo correspond un support spécifique. Blutclip (1994), qui fait rimer hémoglobine avec joie, se voit accorder un immense écran LED qui, en reproduisant la pixellisation cathodique, vibre en harmonie avec l’esthétique kitsch-psychédélique. L’effet claustrophobe de I’m Not the Girl Who Misses Much(1986), est amplifié par une diffusion sur un moniteur encastré. À l’image, on voit l’artiste gigoter dans un cadre flou et resserré, répétant un bout de la chanson « Happiness Is a Warm Gun » des Beatles. Sa voix, absurdement aiguë sous l’accélération de la bande, bascule du tragicomique à l’inquiétant : elle semble prisonnière de son moniteur, tandis que nous, impuissant·es, restons face aux flashs de l’écran, pulsations lentes aux accents lynchéens.

 

Rist filmait son propre corps à un moment où ce geste était central dans la critique féministe (on peut penser à Ana Mendieta). À ses côtés à l’IAC, Mire Lee va plus loin et fait du corps une matière. Si Rist explorait le corps pris dans des structures sociales et politiques, Lee plonge dans sa réalité biologique et technologique pour dépasser une approche purement identitaire. Et leur dialogue fonctionne : la radicalité viscérale de Lee trouve un ancrage historique et offre par contact une dimension plus destroy au travail de Ristplus au goût de l’époque. Dans cette zone trouble, le corps affecté se reconfigure. Après avoir procédé à l’abandon de toute idéologie, il ne reste qu’à (res)sentir. Dans la « zone psychosomatique », il est possible de faire sens non plus par le cerveau mais par le ventre. Et si une vague de nausée nous emporte, rappelons dans « écœurant » il y a « cœur ».




(Psycho)Somatic Zone de Mire Lee et Pipilotti Rist du 3 avril au 2 août à l'IAC Villeurbanne. 

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