CHARGEMENT...

spinner

Dans un coin du CAC Brétigny, un petit bonhomme de papier, haut d’une vingtaine de centimètres, sautille d’avant en arrière au son d’une démo de scratching. En tenue familière de magicien populaire – celui que l’on invite pour les anniversaires : gilet rouge, chemise blanche, nœud papillon et haut-de-forme noir –, la figure se tient à équidistance entre un sac à dos et un poste CD posés au sol. La ficelle transparente attachée à son dos trahit vite la mécanique qui permet son activation. Sans doute, certain·es auraient préféré ne rien savoir du subterfuge, mais Adrien Genty a choisi un titre comme un avertissement :  Don’t be deceived – « ne soyez pas dupe. » 


La dissimulation était pourtant l’un des piliers du célèbre illusionniste hongro-américain Harry Houdini. Ses évasions et cascades spectaculaires ne devaient rien à un quelconque don surnaturel, et tout à son immense ingéniosité technique, liée à une endurance hors norme. L’un de ses tours les plus célèbres était le « supplice chinois de la cage aquatique ». Son secret : une combinaison de rivets truqués et de passe-partout camouflés, parfois même dans sa gorge. 


En écho aux subterfuges du maître, l’Italienne Guendalina Cerruti – portant la double casquette d’artiste et de scénographe – déploie un décor métallique dans la grange attenante au centre d’art essonnien. Des architectures squelettiques y accueillent les œuvres d’autres artistes invité·es. À l’intérieur se trouve un candélabre en bois et une tresse de cheveux synthétiques suspendue (Audrey Couppé de Kermadec), des contenants de verre soufflé remplis de pièces de monnaie (Lucas Erin), ou un simple portefeuille (Adrien Genty). À la place des chaînes et des menottes avec lesquelles les femmes étaient attachées par Houdini, les treillis métalliques sont recouverts de petites perles plastiques colorées.




Audrey Couppé de Kermadec, Chapé, let’s get out of here (marronnage I). Photo : Suture Zéro




Si l’art contemporain s’intéresse à la magie depuis quelque temps, c’est d’abord pour mobiliser l’imaginaire de la sorcellerie et du paganisme, ou pour le motif des rites ancestraux et leur puissance réparatrice. Cette fois, au CAC, c’est la figure du magicien qui est à l’honneur. Et le magicien, contrairement au sorcier, est bien plus humain. Loin du grand mage manipulant les forces surnaturelles, c’est un farceur qui renouvelle sans cesse ses façons de nous piéger. Autre nuance de taille : être spectateur·rice d’un tour de magie n’est pas affaire de croyance, mais de suspension d’incrédulité – cette opération mentale intentionnelle, nécessaire à quiconque veut entrer dans une œuvre de fiction. 


Avant que le magicien ne soit soupçonné d’arnaque, c’est l’alchimiste qui faisait figure de charlatan : au Moyen Âge, on lui reprochait ses ambitions contre-nature – transmuter les métaux en or, convertir le déchet en valeur. Avec deux sculptures d’acier et de bronze, toutes deux intitulées Aiguille, Romain Best invoque cette figure oubliée. L’une, verticale, semble être en lévitation, se déployant comme un vortex dans l’espace. L’autre, au sol, pointe vers une direction inconnue, comme une baguette magique ou la lame d’une arme tout droit sortie d’un jeu vidéo.  




Anders Dickson, Circular logic around nutrition. Photo : Sophia Mairer




Au milieu de la pièce, la scénographie tend de longs rideaux, dévoilant une installation de l’Américain Anders Dickson où des cartes à jouer, accrochées à un escabeau, dialoguent avec une petite horloge faite d’une tête de poupée rouge. Non loin de là, la toile Ignaminies et contre-décône (an ba fèy) d’Audrey Couppé de Kermadec montre une figure nue sur un fond vert marécage, tenant dans ses mains une substance gluante. Cette sorte de gelée renvoie au chlordécone, insecticide utilisé contre le charançon du bananier et qui continue de polluer les sols en Guadeloupe et en Martinique, dont l’artiste est originaire. Mais en passant derrière l’œuvre, on découvre qu’elle est enrichie par un autel d’objets : coquillages, encens, eau stagnante, fleurs séchées, ticket de cinéma pour un film d’Audre Lorde – autant d’outils pour transformer le poison en remède, s’émanciper du colonialisme contemporain et ouvrir des portails vers d’autres mondes.


C’était d’ailleurs la spécialité d’Houdini : se libérer de ses chaînes. Inspirée par cet acte d’autodétermination, la graphiste de l’exposition Martha Salimbeni a imaginé une mascotte : un lapin qui fait surgir de son propre chapeau une fleur singulière qui, à son tour, prend la forme de son propre visage. Les frontières se brouillent entre celui qui produit le tour et le tour lui-même, entre ce que l’on attend de voir et ce qui apparaît réellement.




Romain Best, Coulissements par frictions. Photo : Martin Argyroglo




Chaque artiste présent·e dans l’exposition au moins deux pièces, parfois si ressemblantes que l’on croirait voir la même. Face à ces dédoublements, naît un sentiment trouble de déjà-vu. Les artistes, comme les magicien·nes, cherchent parfois moins à transformer le réel qu’à interroger les limites de nos facultés perceptives. Et c’est en ce sens que la « magie » des prestidigitateurs – comme celle des artistes – relève moins d’un pouvoir mystérieux que d’une dextérité matérielle : une connaissance des formes au service d’un déplacement du regard, tantôt pour faire apparaître, tantôt disparaître. Dès lors, la question n’est plus de savoir si nous sommes « dupes », mais ce que signifie encore « être dupe » dans un espace où l’illusion est partout, tout le temps, et c’est bien le monde que l’on nous annonce, inondé d’images factices. Dans Show d’Houdini, l’illusionnisme n’est pas le versant contraire de la réalité, mais un outil pour interroger les modalités mêmes de la fabrication du regard. 



Show d’Houdini, exposition collective jusqu’au 30 mai au CAC Brétigny


Lire aussi

    Chargement...