Le mythe de Carmen nait au XIXᵉ siècle alors que la culture européenne est marquée par un fort orientalisme. L’Espagne incarne une sorte d’Orient au sein même de l’Europe, le Sud dans le Nord. Pour l’écriture de ce film, vous vous êtes immergée en Andalousie. Qu’avez-vous découvert ?
À Séville, Carmen est omniprésente. Les amateurs d’opéra adorent qu’on la mette en scène, que cela soit dans des productions traditionnelles ou plus contemporaines. Les airs de la partition sont tous devenus des tubes pop. Ce mythe est enraciné dans la culture flamenca parce que Carmen est à la fois une femme rom et une danseuse. Des tensions l’entourent aussi : d’une part, la façon dont on exotise le flamenco et la tauromachie, et d’autre part, l’effet du mythe sur celles et ceux qui exercent ces pratiques au quotidien. L’opéra en lui-même m’intéresse aussi parce que c’est un médium qui travaille à fabriquer une identité européenne en cours d’effritement. Et cela, Carmen l’incarne parfaitement : elle est nomade, affranchie du patriarcat, hors des lois, et menace donc ce que « l’européanité » prétend être. Elle condense tous les stéréotypes en un seul personnage, comme une hyper-concentration d’images.
Carmen est aussi décrite comme une « femme fatale » : sa relation avec José présente la violence masculine comme la conséquence d’une provocation féminine. Comment envisager ce récit au travers d’une perspective queer ?
Nous nous sommes interrogés sur la mort de Carmen telle qu’elle advient dans le livret de l’opéra : Carmen « mérite » de mourir parce qu’elle aurait « corrompu » un soldat chrétien innocent. Dans nos vidéos, devait-elle mourir également ou non ? Ne risquait-on pas de rejouer le mythe ? Nous avons finalement conservé le déroulé du récit mais pour parler d’autre chose : de la mort de cette figure et de ce qui pourrait lui arriver dans l’au-delà. Une séquence entière est consacrée à son « après-vie », dans laquelle elle se transforme en quelque chose d’autre, peut-être d’ordre cosmique. On n’a pas forcément besoin de réinventer les mythes : il suffit parfois de poser un nouveau cadre. Dans La gran mentira de la muerte, plusieurs performeurs interprètent Carmen. Le geste queer consiste pour moi à aborder le personnage comme une multiplicité, à le disperser, le dissoudre, plutôt que de ressusciter un récit héroïque centré sur un individu.
Dans les vidéos de l’installation et durant ses différentes activations, vous invitez l’Espagnole Rocío Molina et la Britannique Yinka Esi Graves, deux danseuses contemporaines de flamenco, un genre qui s’est largement diffusé dans la culture populaire ces dernières années. Comment les performeuses se sont-elles confrontées à l’icône ?
Beaucoup d’entre elles ont évolué dans le milieu en évitant Carmen – trop cliché, trop intimidante. Mais elles ont toutes souhaité s’attaquer à ce spectre qui hante le flamenco. En ce qui me concerne, n’étant pas espagnole, mon statut d’outsider s’est révélé être un avantage : je ne porte pas le même poids lorsqu’il s’agit d’aborder l’héritage de Carmen.
Vous avez aussi collaboré avec Vanessa Montoya, torera, qui intervient dans le film. En quoi son travail résonne-t-il avec votre démarche ?
Vanessa Montoya est aujourd’hui retraitée. Lorsqu’elle était torera, elle a dû surmonter bien des obstacles pour pratiquer cet art perçu comme une activité masculine par excellence. Elle a été une sorte de Carmen dans cet univers. La corrida est une culture très controversée, certes, mais c’est aussi un rituel dont la mort est le sujet – une chose rare aujourd’hui. Cette confrontation avec la mort a inspiré le titre de l’installation : « Le grand mensonge de la mort ». C’est la définition que Rocío Molina m’a donné du flamenco lors de nos échanges : « On se conduit à travers la danse à une mort physique, une forme d’épuisement, mais on ne meurt pas vraiment. » Elle ajoutait qu’elle aurait aimé être torera car la confrontation avec la fin de la vie y est plus réelle. Ce n’est pas mon cas, loin de là, mais je comprends qu’elle perçoive sa pratique comme une poussée du corps jusqu’à ses limites.
La gran mentira de la muerte de Wu Tsang, du 2 au 12 décembre dans le cadre du Festival d’Automne à la Fondation Cartier, Paris
Moved by the motion & guests – Composition VI, activation de l’installation par un groupe d’artistes de flamenco et d’autres discipline, les 13 et 14 décembre à la Fondation Cartier, Paris
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