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2020 : le monde s’est arrêté de tourner. Sur un toit de New York, deux lézards confinés philosophent en regardant l’horizon. Beaucoup ont découvert l’univers de Meriem Bennani et ses drôles de personnages animés dotés de voix humaines sur Instagram avec la série vidéo 2 Lizards. L’artiste et réalisatrice, déjà bien installée à l’époque, a continué à s’affirmer sur la scène internationale. Invitée d’un show collectif à la fondation Prada en 2025, elle a ensuite investit les deux étages de Lafayette Anticipations à Paris avec la même installation faite de tongs et de claquettes actionnées par des vérins. Elle nous avait donc habitués à des œuvres cinétiques, loufoques et ironiques. Son cinéma, en revanche, est beaucoup plus mélancolique. Pas vraiment naturaliste, pas tout à fait onirique, d’une douce étrangeté. Son premier long-métrage d’animation, Bouchra, cosigné avec Orian Barki, déploie cette esthétique singulière : les scènes d’extérieur sont shootées dans la ville, les intérieurs sont fabriqués de toutes pièces, tout comme les corps de ses personnages zoomorphes. 

 

Le scénario est simple : Bouchra a l’apparence d’un coyote. Elle est lesbienne, résidente états-unienne et d’origine marocaine. À 35 ans, son coming-out en demi-teinte la hante encore. Cinéaste en devenir, elle tente d’écrire un film d’animation sur la relation qu’elle entretient avec sa mère, cardiologue à Casablanca. Loin d’être un énième coming of age queer, le film échappe, tel une anguille, à toutes les projections essentialisantes. Le récit fonctionne comme une mise en abyme, l’étrangeté des images combinée au travail des voix, frappantes de réalisme, envoute. C’est d’ailleurs la plasticienne Ito Berrada, représentante de la France à la Biennale de Venise cette année, qui interprète le rôle maternel. Pleines de cassures, empreintes d’une émotion et d’une sincérité débordantes, les voix – et les dialogues – portent le spectateur à un endroit inédit, où il semblerait que seul le cinéma de genre puisse nous mener. 

 


© Bouchra de Meriem Bennani et Orian Barki



Alors que les films français continuent de nous accabler de fictions naturalistes, ronflantes et bourgeoises, c’est du côté de l’animation, secteur effervescent, qu’il faut chercher l’audace. On se souvient, en 2025, de l’accueil réservé à Arco de Ugo Bienvenu ou à Planète de Momoko Seko à Cannes. Cette année, c’est le très installé Quentin Dupieux qui y présentait Le Vertige. Fabriquées sur le logiciel open source Blender, les images de Bouchra ont un aspect scrappy qui fera grincer des dents les puristes, elles n’en sont pas moins sensuelles. On voudrait toucher du doigt la fourrure des créatures anthropomorphes qui peuplent cette autre dimension, sorte de Zootopie pour adultes. Et si dans l’histoire des représentations, les animaux furent essentiellement utilisés pour leur dimension symbolique, par exemple pour caricaturer nos tempéraments, ils sont ici autre chose : une pudeur, une façon de parler d’amour et de filiation, de montrer les corps et la sexualité frontalement mais sans outrance. Largement de quoi érotiser cette coyote lesbienne, et révéler le penchant furry de tout un chacun. 

 

Au cours du récit, la mère et la fille apprennent à dépasser les tabous en usant de la parole et de son potentiel libérateur. Au cours de ces dialogues chargés en souvenirs, le film explore le tiraillement universel de tous les jeunes adultes partis loin de chez eux, d’autant plus dans un contexte d'immigration : comment s’émanciper sans se renier ? Comment revenir après s’en être allé ? Jamais littéral, Bouchra compose des scènes équivoques : en visite auprès de ses parents au Maroc, la jeune protagoniste flirte avec une employée d’une radio locale, au physique de panthère. S’ensuit une très belle scène d’intimité derrière des stores vénitiens. Loin d’être un geste anodin, cette escapade menace en vérité la réputation de leurs familles respectives. Sur le chemin de l’affirmation, Meriem Bennani trace sa propre route, ambivalente, sur le fil de l’émotion, qui ose faire face à l’insoluble et à l’impossible retour – cruelle condition diasporique. On reste par exemple bouleversé par cette scène d’échange téléphonique. Depuis son appartement new-yorkais, Bouchra demande à sa mère : « Qu’as-tu pensé après avoir reçu la lettre ? » La jeune femme y confiait, quelques années auparavant, son homosexualité. Depuis Casablanca, sa mère cherche dans sa mémoire, hésite, bafouille, et livre une réponse qui saura vous briser le cœur : « Jamais, jamais, ma fille ne pourra vivre ici. »

 



Bouchra de Meriem Bennani & Orian Barki, en salle le 3 juin

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