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« Mon film parle de l’effacement de la mémoire. J’espère que la même chose ne se produira pas avec ce qui se déroule aujourd’hui sous nos yeux : l’extermination progressive du peuple palestinien. » C’est sur ces propos, applaudis avec vigueur par le public marseillais et contrastant avec la tiédeur du discours d’ouverture au Théâtre Sylvain, que le cinéaste Eloy Enciso Cachafeiro recevait le Grand Prix pour son long-métrage Letters from an inner exile. Préoccupée par l’ensevelissement d’un passé que nul ne semble vouloir garder en mémoire, une photographe se lance dans une investigation sur les camps de concentration et les crimes d’état commis par le régime de Franco pendant la guerre civile espagnole - notamment dans la région d’Alicante où furent parqués et condamnés à mort plusieurs milliers de prisonniers politiques en 1939-40. Centré sur des témoignages et des lettres de prisonniè·res lues en voix off sur des plans de lieux-témoins dont rien ne laisse penser qu’ils furent le théâtre de ces exactions, le film trouve une juste balance entre documentaire et fiction. S’il distille une langueur hypnotique, il ne faut pas s’y leurrer : c’est la menace de la résurgence fasciste et de sa violence meurtrière dans la société d’aujourd’hui que le film appelle à combattre et qu’on ne peut plus feindre d’ignorer.


Éternel retour


La conjonction du réalisme ethnographique et de la mystique bouddhiste accomplit des merveilles dans le long-métrage chinois The half-finished heaven de Huizhi Liu, l’un des plus éblouissants de la sélection internationale. Tourné en argentique dans la province de Shandong, il embrasse les rêveries d’un vieil homme sombrant dans un coma éthylique, alors qu’une cité antique s’apprête à être reconstituée dans le hameau rural où sa famille est établie depuis plusieurs générations. Aux motifs de la maison, du temple et de la grotte, ancrés dans la tradition bouddhiste, viennent s’opposer les artifices d’une modernité en trompe l’œil. Comme chez Apichatpong Weerasethakul ou Bi Gan, les frontières se brouillent peu à peu entre rêve et réalité, archaïsme et contemporanéité, magie primitive du cinéma et hors-champ sonore. D’une inventivité de chaque instant, la mise en scène sidère par sa fluidité méandreuse et sa capacité à entrelacer plusieurs strates de narration au sein d’une temporalité disjointe. Inspiré des Contes extraordinaires du Pavillon du loisir de Pu Songling, ce rêve est aussi celui du spectateur-papillon qui se sera laissé envoûter par l’étourdissante beauté plastique du film, avec le sentiment d’avoir voyagé dans un autre espace-temps.


En s’armant de patience, c’est un envoûtement d’une toute autre nature – dénué, pour le coup, de toute aspiration au surnaturel - que l’on pouvait ressentir devant Dernier arrêt pour le ticket circulaire de Jean-Claude Rousseau, son premier long-métrage depuis l’admirable La Vallée Close (1995). Ancien assistant de Straub et Huillet, œuvrant depuis trente ans hors des radars de l’industrie, cet irréductible solitaire est un habitué du FID. Ce qui aurait pu apparaître comme un lénifiant tour en bateau dans un haut-lieu de villégiature - le lac de Côme, en Italie - devient chez Rousseau un geste de cinéma pur, poème contemplatif rythmé par des plans très courts, fondus au noir et cadrés au cordeau. D’une escale à l’autre, la caméra dévoile un pays de Cocagne, tout droit sorti d’une toile de la Scapigliatura. Comme un hommage à ce mouvement d’artistes bohêmes du 19e siècle, Rousseau met en évidence le contraste entre idéal et réalité. On y croise des silhouettes, touristes et locaux, comme absentes à elles-mêmes. Revenant, encore et toujours, au port d’attache qui s’avère être aussi le point d’arrivée du filmeur-voyageur.


Rires et chansons


Commandé à Albert Serra par le Musée Tàpiès, La foi sans les œuvres est morte s’appuie sur une performance tournée à Stromboli, longuement manipulée en post-production. Les références à Antonio Tàpiès, auxquelles Serra n’a pu échapper, apparaissent ici sous forme de fragments de peintures insérés en surimpression ou de sous-titres reprenant les inscriptions cryptiques décelées dans ses toiles. Malgré les contraintes d’une commande, on y retrouve les leitmotivs du cinéma de Serra : vanité, pouvoir, innocence, désir, corruption, sacrifice. Poussant l’ornementation à son paroxysme – à l’instar d’un Jack Smith ou d’un Derek Jarman -, le moyen-métrage souffre néanmoins d’une certaine redondance et finit par s’auto-cannibaliser en dépit de l’électrisante bande-son de Marc Verdaguer. Bon joueur malgré les réactions mitigées de la salle, le matador du cinéma – dont le prochain long-métrage Out of this World est attendu en 2027 - offrit une masterclass aussi géniale qu’hilarante à l’issue de la projection.


Revisiter sa propre jeunesse est l’exercice auquel s’est prêté la comédienne Agathe Bonitzer dans Journal du futur, son premier court-métrage en tant que réalisatrice. Le charme opère devant cette succession de séquences tournées à la caméra MiniDV par Agathe et ses amies dans les années 2000, alors qu’elles n’ont qu’une quinzaine d’années et jubilent de se filmer mutuellement. Avec une grande habileté, le monteur Clément Pinteaux a pris soin de les faire dialoguer avec des extraits d’un journal intime tenu durant ces mêmes années, tout en faisant disparaître les adultes, présents uniquement lors d’une première scène en famille où Agathe inaugure la caméra qu’on vient de lui offrir. Une forme de nostalgie se dissimule dans ce témoignage, celle d’une époque révolue où l’on pouvait encore s’inventer un avenir, aussi incertain soit-il. Autre comédienne passée à la réalisation, Vimala Pons présentait I promise I’ll come and rescue you, une réappropriation de 40 vidéos issues de banques d’images libres de droit, récemment montrées sous forme d’installation à la galerie Anne Barrault. Sur ces vidéos à l’esthétique aseptisée, elle s’est amusée à greffer des monologues intérieurs aussi désopilants qu’inquiétants qui démasquent la schizophrénie latente de la société capitaliste et ses injonctions new age à l’épanouissement selon les normes de la réussite sociale. Found footage encore avec Little Poems in prose, un worst of du TikTok roumain monté par Andrei Rus et le stakhanoviste Radu Jude – dont la réinterprétation grinçante du Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau clôturait le festival. Preuve s’il en est que la subversion politique peut aussi passer par un humour 100% cringe et un mauvais goût assumé.


Formules magiques


Palabres et présages étaient également convoqués chez Adolfo Arietta, dandy madrilène du cinéma underground et auteur des merveilleux Château de Pointilly (1972), Flammes (1978) et Belle Dormant (2016). Dans son dernier long-métrage L’anorak rouge, produit grâce à un financement participatif, une rencontre impromptue dans une boîte de nuit avec un séduisant garçon, vêtu dudit anorak, est racontée en flashback. D’abord au volant d’une voiture, puis attablé dans un bar, le narrateur relate avec force détails ce rendez-vous manqué à une amie voyante qui reprendra l’histoire une seconde fois, selon sa propre « vision ». Tout le génie d’Arietta consiste à filmer le palais des glaces du souvenir comme un rêve morcelé qui s’échappe à mesure qu’on tente de se le remémorer, selon un dispositif proche de celui d’Une sale histoire (1977) de Jean Eustache. L’aller-retour entre présent et passé et la double-subjectivité du récit, truffé de chausse-trappes magiques, laisse penser qu’Arietta, malgré son grand âge, croit encore aux vertus du cinéma comme « philtre d’amour » - à la fois élixir de rêve et parabole d’un désir inassouvi.


Comment retrouver le sens du mystère dans un monde saturé d’images ? Le salut peut-il encore passer par le texte ? La vertu magique de la parole fut en tout cas l’une des récurrences de cette édition, riche en verbiages plus ou moins inspirés qui tentaient de donner forme à l’innommable. Pour reprendre Wittgenstein, « Ce qui s'exprime dans le langage, nous ne pouvons l'exprimer par le langage ». Doit-on pour autant se résoudre à un constat d’aliénation ? Est-il possible de filmer l’acte de lire, ou plutôt son effet libérateur sur l’existence ? C’est l’interrogation de Ted Fendt dans son quatrième long-métrage Auslandsreise, où un groupe d’expatriés à Berlin improvise un « club de lecture » pour étudier l’œuvre d’Anna-Maria Ortese, au regard de ce qu’ils éprouvent eux-mêmes dans leur vie quotidienne. On pourrait y répondre par le court film de Pierre Creton, L’amour aurait suffi même à Nietzsche. Sur le plan fixe d’une mer aux roulis infinison entend les mots de Michel Surya prononcés simultanément par Françoise Lebrun et Mathilde Girard, et qui auraient pu tout aussi bien être formulés chez Arietta L'amour n'est pas fait pour consoler, sans doute - il est fait pour sauver. Mais, on le sait bien, on n'est jamais sauvé qu'une fois. Et on ne l'est qu'aussi longtemps que cette fois dure”.


Le FIDMarseille s'est tenu du 7 au 12 juillet

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