CHARGEMENT...

spinner

Une station de ski hors saison. Un jeune homme s’y installe à l’improviste. Quelques âmes errent dans les environs. On pourrait ainsi résumer Laurent dans le vent, seconde réalisation d’un trio de jeunes cinéastes, et laisser opérer le charme. Car c’est surtout de cela qu’il s’agit dans cette fragile petite chose que nous livrent Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon : de charme, d’atmosphère, d’abandon. Les premières minutes – un plan aérien figurant l’atterrissage au sens propre du héros dans un village de montagne – suffisent à inoculer le vague à l’âme addictif dans lequel baigne Laurent dans le vent. Son protagoniste l’incarne à lui seul : à 29 ans, Laurent est « sorti de tout » et vogue à la dérive. Il a gaspillé sa vingtaine dans des petits boulots qui ont eu raison de sa santé mentale et, aujourd’hui, il se laisse vivre. Ce refus de la vie telle qu’on nous l’impose l’a conduit à s’isoler dans ce hameau désert. Là, il fait de la moto et des rencontres. Lola est une vieille dame qui attend la mort ; Farès un serveur qui se rêvait danseur et s’improvise photographe ; Sophia une cinquantenaire endurcie vivant avec son fils unique Santiago, illuminé féru de vikings. Entre ces individus que l’hostilité du monde a déposé dans cette vallée naît de l’amitié ou du désir. Quelque chose d’autre les relie aussi : le spleen de l’inadaptation et un « quiet quitting » existentiel. 

 


Les cinéphiles ne s’y tromperont pas : l’esprit d’Alain Guiraudie berce Laurent dans le vent. Ce goût pour un surréalisme rural, cette tendresse dans l’écriture des personnages, l’indétermination du récit, l’irruption du sexe là où la fiction mainstream en place rarement : l’auteur de Miséricorde ne désavouerait pas ce vagabondage dans les hauteurs. Jeunesse oblige, Laurent dans le vent n’a pas l’aplomb rocambolesque du réalisateur aveyronnais et ce n’est pas un souci : ses besognes sont plus aériennes, bancales. C’est une œuvre détachée des contingences, qui se laisse aller en épousant la nonchalance et la fuite en avant de ses protagonistes. Tout s’y joue dans les présences, les hésitations, les attitudes et la friabilité des rapports humains. La vulnérabilité et la franchise de Laurent, le fatalisme jouasse de Lola, la chaleur de Sophia (Béatrice Dalle, bonnarde comme à son habitude) : voilà les ingrédients d’une résistance à bas bruit contre la herse de la modernité. Cette dernière nous revient d’ailleurs en pleine poire lorsque la saison touristique s’abat sur la station. Pris de court, notre héros s’accroche à son eldorado de fortune, déambulant affublé d’une parka du personnel des remontées mécaniques – Les Orres dans les Alpes du Sud –, en quête d’un toit et d’une ultime dose de chaleur humaine.  

 


© Baptiste Perusat dans Laurent dans le vent, 2025


À l’image de ses personnages, Laurent dans le vent erre aussi par endroits. Une idylle au mitan du film paraît réchauffée, un détour en ville dans le drama sentimentalo-mondain de la sœur de Laurent (Suzanne de Baecque, foutraque et pétillante) nous arrache du plancher des vaches où nous nous sentions si bien. Mais ces légers faux pas n’entament pas le ton d’ensemble de ce long métrage fait main, tourné en équipe légère et dont une partie du casting a été recrutée au gré des repérages. Sa modeste réussite tient à « l’humeur » qui transpire de chaque scène et que soulignent discrètement des frémissements de violoncelle – on doit la bande-son à Léo Couture, l’un des réalisateurs. Laurent dans le vent préfigure même ce que pourrait être un « mumblecore » des montagnes – d’après ce fameux courant du ciné indé américain désignant des films DIY dont les protagonistes « marmonnent » leurs états d’âme. C’est aussi, et par-dessus tout, un doux songe pour quiconque vit chaque utilisation du mot « résilience » comme une violence, ainsi que pour ceux qui rechignent à « faire quelque chose de leur vie ». En bref : tous ceux qui, tels Bartleby, « préfèrent ne pas ». 

 

 

Laurent dans le vent d’Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon, en salle le 31 décembre

Lire aussi

    Chargement...