Apôtre d’un cinéma artisanal et jardinier à son propre compte, Pierre Creton a réalisé une vingtaine de films sans catering ni casting. Ancien ouvrier agricole, il filme la traite des vaches et les potagers de ses clients entre deux scènes érotiques. Un prince, son cinquième long métrage, sort en salles prochainement. Rencontre à domicile, dans le bocage enchanteur du Pays de Caux.
Un portrait extrait du N°119 de Mouvement
Un coin de paradis, un beau matin de juin. Deux bâtisses typiquement normandes sont plantées au bout d’un verger fleurissant, juché sur la commune de Vattetot-sur-Mer, à deux pas des falaises d’Étretat. Affalée dans un champ de pommiers, une ânesse nous scrute avec des yeux rieurs et une chienne assure l'accueil en jappant. Un chat se prélasse dans le gazon où les oies s’égosillent, escortées par deux poules et un coq noir de jais. Tout le monde est baptisé d’après les personnages des films de Carl Theodor Dreyer. « Tu as déjà vu une chienne rouler une pelle à un âne ? », lance notre hôte alors qu’Ordet se met à laper tendrement le museau de Gertrud. Chez le cinéaste-horticulteur, la convivialité interespèces coule de source.
CAMÉRA SPIRITE
Sur le pas de la porte trônent deux bottes en caoutchouc. Les sculptures minimales du compagnon, le plasticien Vincent Barré, côtoient le mobilier de ferme. L’agencement est rigoureux, pour ne pas dire monacal. « Ma maison est comme un studio de cinéma prêt à accueillir de nouveaux films et de nouveaux personnages. Chaque objet y raconte une histoire. » Nous voici attablés chez le cinéaste, dans l’ancienne demeure d’un paysan décédé avec qui il avait noué une grande complicité. « Jean Lambert était un vieux cultivateur solitaire à qui j’ai proposé de faire un film, sans savoir où j’allais. Il est mort pendant le tournage. C’était quelqu’un de très isolé, et en même temps plein de désir et d’imaginaire. Il a vraiment joué le jeu et pris un plaisir dingue à le faire. Il faut imaginer un vieux paysan lisant et écrivant de la poésie, écoutant Jacques Brel et Oum Kalthoum à fond, dessinant sur les murs et les portes… » Il désigne sur le mur un thermomètre vintage siglé Crédit Paysan, seule relique de cette vie passée. « Quand j’ai racheté la maison à ses filles, les dessins avaient malheureusement été effacés. J’ai fini le film dans sa maison, sans lui, et je l’ai intitulé La vie après la mort. C’est un film sur son absence. »
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Sept ans plus tard, la présence de Jean se fait à nouveau sentir dans la maison et devient l’objet d’un second film. « Ma caméra prend alors une dimension spirite, surnaturelle. Je sens quelque chose et je commence à filmer sa présence dans le jardin, dans la maison. J’ai l’impression que la caméra capte des choses de l’ordre de l’invisible : des ombres, des lumières, des trucs… C’est à la fois mystérieux et très joyeux, presque un état d’illumination. J’en avais des fous rires pendant le montage. » Brut de décoffrage, le film s’intitule L’Heure du berger. Chez Pierre Creton, la dimension fantastique n’est jamais spectaculaire, pas plus qu’elle n’est conditionnée par une fascination morbide. Elle se fond par petites touches dans le quotidien et surgit au détour d’une situation prosaïque. « Dans Le métier de vivre, Pavese dit qu’à force de répéter les mêmes choses au quotidien, le surnaturel finit par survenir. C’est une idée qui me plaît beaucoup. »
![]() | ![]() |
APPROCHE INTIMISTE
La main posée nonchalamment sur la joue, il se remémore ses années d’études, déjà animées d’une volonté de documenter son quotidien et ses rencontres. Une démarche qui relevait alors davantage de l’art vidéo que du cinéma proprement dit. « J’ai commencé à faire de la vidéo quand j’étais aux Beaux-Arts du Havre alors que ce n’était pas du tout enseigné, ni en théorie ni en pratique. Je n’avais jamais touché à une caméra de ma vie. Ce qui m’a laissé beaucoup de liberté pour faire ce que je voulais. » Bouillonnant de créativité mais ayant du mal à trouver sa place dans le milieu de l’art, Pierre Creton décide de mettre en scène sa condition d’ouvrier agricole. « Après l’école, j’ai tourné Le vicinal, avec un apiculteur que j’avais rencontré à Bénouville où j’habitais à l’époque. C’est le premier film pour lequel j’ai commencé par l’écriture. Les suivants se sont enchaînés de façon naturelle. Je ne me suis jamais demandé quoi filmer : ce sont toujours les rencontres qui ont déclenché un désir de filmer. Ma vie est une mise en scène permanente ! »
Comme en témoigne son mode de vie, sédentaire et réglé comme du papier à musique, l’attention du cinéaste se porte sur des « choses sans nécessité, sans prix, sans pouvoir », pour reprendre les mots du poète Philippe Jaccottet. « Mon premier film, je l’ai tourné en 16 mm accompagné d’une équipe. Mais ça s’est mal passé. Je cherchais l’intime, or la présence de l’équipe m’empêchait. J’ai donc repris une petite caméra numérique et j’ai commencé à filmer dans le cadre de mes emplois successifs. » Son premier long-métrage, Secteur 545, est un documentaire en noir et blanc. Il y filme le monde rural avec « d’un côté les vaches comme troupeau, de l’autre les agriculteurs comme communauté ». En prologue, il rejoue son propre entretien d’embauche, avant de poser aux éleveurs cette question récurrente : quelle est la différence entre l’humain et l’animal ? « Ce n’est pas pour les besoins du film que je me suis fait embaucher comme peseur laitier. Je pensais juste à bien faire mon travail, à être un bon ouvrier. Ce qui était beau quand je venais filmer les vachers, c’est qu’ils ne me voyaient pas comme un cinéaste mais comme un collègue de travail. Ça n’induit pas les mêmes relations. Dans Un prince, je filme les jardins que j’entretiens. Je ne suis pas perçu comme le cinéaste qui vient filmer chez les gens mais comme le jardinier qui fait des films. » Metteur en scène de son jardin, il se réjouit de voir un rosier planté trois ans auparavant courir désormais sur six mètres de long. Il examine un plant de tomates précautionneusement entretenu, pose pour le photographe au milieu d’un jaillissement de plantes touffues, avant de s’atteler aux ruches alignées devant l’atelier de son compagnon. La nature fait société.
ESPRIT DE COMMUNAUTÉ
Du bestiaire à l’herbier, le cinéma de Creton épouse, sur le même plan, toutes les formes du vivant et se fabrique systématiquement in situ, dans un esprit de communauté. « Je ne fais jamais de casting, pas plus que je ne dis “Moteur !” ou “Coupez !”. Sur un tournage, je ne fais pas autorité, chacun endosse plusieurs fonctions. Les comédiens sont des amis, tout le monde connaît à peu près mon histoire, sait un peu ce que je fabrique. » Une méthode do it yourself qui a peu d’équivalent dans le cinéma français. « Ce que j’aime bien, c’est quand ils incarnent à la fois un personnage qu’on aurait pu écrire et eux-mêmes. J’aime bien capter quelque chose d’eux, je ne les dirige d’ailleurs pas tellement. » Le processus d’écriture, dont il revendique la portée littéraire, n’est pas plus compartimenté que le tournage puisque les scénarios de ses trois derniers longs métrages ont été écrits à six mains. « J’ai d’abord tenté l’expérience avec une écrivaine mais ça s’est soldé par un échec. Elle ne me laissait pas changer une virgule de ce qu’elle avait écrit. Mathilde Girard, Cyril Neyrat et Vincent Barré me laissent une très grande liberté pour remanier ce qu’ils écrivent. Laisser l’autre intervenir sur son écriture, sur son travail, c’est beau et c’est rare. » Cette façon de concevoir des films en autarcie, contrevenant au formatage imposé par l’industrie, est un geste politique en soi. « Sur le tournage d’Un prince, tout le monde était impliqué, engagé, dans l’amitié au-delà même du travail. On a vraiment fait communauté, chacun faisait tout – passait derrière la caméra, faisait la cuisine… On a tout vécu ensemble. Cela s’est poursuivi au montage. Les films construisent une communauté dans la vie. C’est en partie pour cette raison que j’ai de l’intérêt à en faire. On travaille ensemble, mais ailleurs, autre part. On n’est plus dans un travail concret de production – que ce soit l’élevage, l’apiculture ou le maraîchage – mais dans un travail du cinéma, de la pensée, de l’esthétique. »

PHOTO DE FAMILLE
Pierre Creton s’éclipse furtivement, le temps d’attraper un petit livre qu’il nous tend pour une lecture ultérieure. Dans ce bref essai intitulé Une honte, il règle son compte à l’autorité paternelle. Six personnes de son entourage y commentent une photo souvenir au début des années 1970. À quatre ans, il pose souriant devant un chevreuil fraîchement abattu et brandi avec fierté par son père, accompagné de deux autres chasseurs. Plus loin, dans le même fascicule, il décrit l’ambivalence du désir qu’il éprouve devant ces démonstrations de virilité patriarcale. La figure du chasseur ne cesse de hanter ses films et d’alimenter un mélange d’attraction et d’inquiétude, transfiguré dans Un prince par les arpèges de luth du musicien Jozef van Wissem. « Ce texte écrit il y a une dizaine d’années a été l’amorce du film. Je suis directement reparti du souvenir de cette photographie prise par ma mère. Revenir sur l’enfance, c’était revenir sur la chasse, évidemment. »
La cabane de chasseurs qui figure dans le film, authentique lieu de son éveil à la sexualité, y apparaît comme le réceptacle de ses fantasmes. « Je l’ai nommée Black Maria en référence au studio d’Edison. Elle s’est bâtie en même temps que l’écriture du scénario. Elle est capable de rassembler les vivants et les morts. Et les bêtes aussi, bien sûr. » Dans ce film, le plus autobiographique à ce jour, trois récits sont enchâssés les uns dans les autres. Une polyphonie de voix off – comme dans Va, Toto ! et Le Bel été, ses deux précédents longs métrages – car « il n’arrive jamais un seul évènement à la fois dans la vie ». Ces voix appartiennent à Françoise Lebrun, Mathieu Amalric et Grégory Gadeboix, dissociées de celles des personnages à l’écran. « J’aime bien confier des voix à des acteurs qui ne sont pas ceux qu’on voit à l’image. Ce n’est pas l’idée d’une doublure, ça ne remplace pas ou ça n’enlève pas, ce sont des voix qui ajoutent quelque chose. Quand on tente de raconter quelque chose de sa propre vie, quand on fait le récit intérieurement, j’ai l’impression qu’on y injecte forcément du romanesque, on n’y échappe pas. Ce ne sont pas des voix qui décrivent ou qui racontent vraiment une histoire mais des voix de l’ordre de la pensée, du flux de conscience : comment on raconte sa propre histoire. » La sienne, c’est celle d’Adrien, étudiant en horticulture et double romanesque du cinéaste, auquel il se substitue à la faveur d’un plan à trois – au propre comme au figuré. Incarnée par Françoise Lebrun, sa mère est hantée par un esprit nommé Roger dont elle crie le prénom dans ses accès de délire. Un troisième récit, plus mystérieux, relate en parallèle l’histoire d’un certain Kutta, enfant-prince recueilli par la directrice d’un centre de formation.
PROMENADE BOTANIQUE
Tournant le dos à la narration linéaire et aux tournages dispendieux, Creton nous explique sans épanchement qu’il s’est résigné à tourner Un prince avec trois bouts de ficelle. Hors de question de réécrire encore et encore dans le but d’obtenir un financement : il ne filme que sous l’impulsion du moment. « Le tournage a duré trois semaines. C’était très court et très dense, car on n’avait pas d’argent. On a obtenu des aides pour l’écriture, mais rien de la région ni du CNC. Ça m’a rendu physiquement malade. » Contre toute attente, le film se retrouve sélectionné à la Quinzaine des Cinéastes au dernier festival de Cannes où il fait figure d’outsider et remporte un bel accueil critique. « On était tellement fiers d’être pauvres ! », s’exclame le réalisateur dans un élan joyeusement revanchard. Le soir tombe sur la Maison Lambert et le tocsin du clocher indique l’heure du départ. Entre deux cours de dessin, divers chantiers de paysagiste et une récolte de miel, l’artiste au regard malicieux s’apprête à chausser ses bottes pour un tournage-randonnée dans le Pays de Caux à la recherche de fleurs rares. Initié par Vincent Barré et leur ami Mark Brown, botaniste irlandais installé dans la région, ce film-herbier fait écho, dix-sept ans plus tard, à L’Arc d’Iris, tourné jadis dans l’Himalaya. « On a défini un cadre et un parcours très précis : ça s’appelle Sept promenades avec Mark Brown. On commence à Aizier, un village dans l’Eure entre la forêt bretonne et la Seine, pour finir dans la forêt primaire de Mark. Antoine Pirotte, en chef opérateur, filmera les fleurs en 16 mm et moi je filmerai les habitants, les paysages et l’équipe au travail en numérique. » Prendre soin les uns des autres – bêtes, humains et plantes – et créer un monde qui s’accorde à nos désirs, aussi retors soient-ils : telle est l’utopie de Creton, qu’il s’astreint à réaliser au quotidien. Et si c’était lui, le prince en question ?
PROPOS RECUEILLIS PAR JULIEN BÉCOURT
PHOTOGRAPHIE : LAURENT CHOUARD, POUR MOUVEMENT
Lire aussi
-
Chargement...



