Entretien extrait du N°124 de Mouvement
Vous travaillez depuis douze ans sur un documentaire autour de Javier Chocobar, activiste autochtone assassiné en 2008 par un propriétaire terrien dans la province de Tucumán. Le 11 novembre dernier, l’Argentine a été le seul pays à s’opposer à une résolution de l’ONU pour protéger et promouvoir les droits des peuples indigènes. Qu’est-ce que l’élection de Javier Milei a changé dans votre approche de ce sujet ?
Il m’a fallu repenser et reformuler beaucoup de concepts. Quand le film existera, il entrera inévitablement en dialogue avec le monde de Milei et ceux qui le soutiennent. Le langage du film ne devra pas fermer la porte à tous ces gens remontés contre les causes que soutenait l’administration précédente. Je prends donc soin de ne pas utiliser de mots, de formes ou de concepts qui suscitent le même rejet que celui qui a porté Milei au pouvoir. C’est sur cette colère, dirigée contre l’ancien gouvernement, qu’il a bâti sa popularité. Mais si son discours est dans l’affect et la haine, sa pensée demeure vulnérable. Et il y a là des brèches à exploiter pour ouvrir un dialogue avec l’autre camp. Un exemple : pour Milei, la nation et la citoyenneté argentines sont fondées sur la propriété privée. Cette notion, que promeut ce gouvernement, tout comme le précédent, me paraît absurde. Mais je me garde de l’exprimer, pour aller sur le terrain de Milei. Si c’est par la propriété que se définissent la liberté, la citoyenneté et la nation, alors l’Argentine doit examiner la légalité des terres qu’elle occupe. Or, celles-ci ont été usurpées illégalement à des communautés indigènes. Ce sont ces contradictions qu’il faut exposer. Le rapport aux populations indigènes les indiffère, bien sûr, mais la légitimité de la propriété privée, dont ils sont les premiers défenseurs, leur importe. Il semblerait pourtant que révéler les contradictions d’une politique, ou même les injustices que celle-ci engendre, ne suffise plus à convaincre. L’assassinat de Chocobar a été filmé et diffusé sur YouTube. L’impunité règne en dépit de l’évidence. Et le système continue de fonctionner, en effet. Dès le début de la colonisation en Amérique latine, l’année qui suit l’arrivée des premiers bateaux européens, le pape autorise les rois à accaparer toutes les ressources et à christianiser le continent. Des documents en attestent. On voit bien, donc, qu’à chaque époque, les auteurs de massacres ont besoin d’une justification morale, même la plus ridicule. N’importe quel organisme vivant qui va en détruire un autre se fabrique un mobile pour préserver sa conscience de l’horreur qu’il inflige. Aujourd’hui, l’État d’Israël fournit des arguments à son armée pour qu’elle affronte ses propres crimes. Parce que c’est une chose d’envoyer des soldats à la guerre, mais c’en est une autre de tirer sur toute une famille et de voir les cadavres s’empiler. C’est pour cela que l’on déshumanise les cibles : lorsqu’on attaque par drone, les civils ressemblent à des personnages de jeu vidéo, pas à des humains. Aujourd’hui, l’ajustement de ces discours justificateurs est plus rapide que jamais. Celui de Javier Milei se déplace très vite. Ce qui surgit est tellement atroce qu’il faut constamment réadapter l’argumentaire pour sauver sa place, maintenir le système. Les contradictions nous éclatent au visage mais l’humanité s’accroche aux mots pour se racheter moralement. Après, on peut craindre que ces contradictions ne comptent plus aux yeux de personne, et que la cruauté s’affranchisse de tout mobile. Ce n’est pas encore le cas, il me semble. Dans mon pays, la rhétorique justificatrice tend à faiblir et des interstices se creusent pour ouvrir un dialogue. Du moins je l’espère.

Avec Zama, et bientôt Nuestra Tierra, vous ne cessez de vous rapprocher de la question des archives, des documents, du documentaire. Qu’est-ce que cette approche change par rapport à vos fictions, qui mettaient en scène des personnages empêchés de voir ce qui est pourtant là ?
Il m’a fallu combattre mes propres préjugés. Dans les carnets que je tiens, des questions reviennent : qu’est-ce qu’un document, ou une trame ? De quelle manière externalisons-nous la mémoire dans un document ? Les archives disponibles sur le vécu indigène proviennent de l’administration coloniale et visent à légitimer les actions les plus brutales. Quand on les regarde en tant que cinéaste, ces documents deviennent rapidement des pages de scénario. Et c’est là que leur contenu se révèle : il en découle des scènes bourrées d’invraisemblances, loin de la réalité du vécu colonial. Tous les éléments présents dans une archive, les coordonnées d’espace et de temps, la présence d’un témoin de l’administration qui valide le document, l’habilitation d’une personne autorisée à vendre ou acheter quelque chose, tous les acteurs ou personnages mentionnés, peuvent s’analyser dans les termes d’un scénario. Selon moi, c’est plus révélateur que la plupart des outils académiques. Si un document peut se lire comme une scène de film, alors qu’est-ce que l’Histoire ? Michel Foucault et d’autres ont réfléchi au statut de l’archive. J’aurais voulu qu’il y ait un Foucault en Amérique latine, car les nôtres exigent une minutie particulière. Aujourd’hui, l’oligarchie se démène pour établir des généalogies familiales qui remontent au XIXe siècle, comme en Europe. Sauf que chez nous, les prénoms ne changent pas. Le grand-père s’appelle Fernando Quelque chose, le fils s’appelle aussi Fernando, le petit-fils encore Fernando, si bien que ce même nom donné à plusieurs générations produit un monstre, un organisme biologique qui dépasse la durée de vie d’un organisme humain, et ce monstre n’existe que pour légitimer l’appropriation de la terre. À travers la science-fiction, on peut penser ces familles comme des organismes suprahumains qui maintiennent leur empire des siècles durant sur une simple confusion de noms. La recherche universitaire peut penser l’Histoire, mais pas nécessairement la monstruosité. Alors que le cinéma a les outils pour cela.
Les politiques publiques en Argentine mettent pourtant à mal l’existence même du cinéma.
On peut se plaindre de la crise, que le cinéma ne se finance plus, que les plateformes ont pris le pouvoir et que les gouvernements se droitisent partout. Mais du cinéma, la technologie nous permet d’en faire avec presque rien. Je travaille en ce moment avec un monteur, mais une grande partie du montage de Nuestra Tierra s’est faite chez moi, sur mon petit ordinateur. La dématérialisation et l’autonomie que nous offre le numérique me rassurent quant à l’avenir du cinéma.
À chaque époque, les auteurs de massacres ont besoin d'une justification morale, même la plus ridicule.
Ce que vous dites du document implique que nous restions du côté de celui qui le fabrique. Dans vos fictions, on n’est pas du côté de ceux qui s’échappent, qui fuient les documents, mais du côté de ceux qui viennent justifier les méfaits coûte que coûte.
On peut avoir la velléité de se mettre à la place de l’autre, mais il est difficile de le faire sans romantiser la pensée indigène et commettre de graves erreurs. Ce que je n’ai pas senti dans mon corps, ce que je n’ai pas vécu dans ma chair, ne m’est accessible que de l’extérieur. On a beau avoir une empathie intellectuelle et le désir de comprendre la place de l’autre, il y a des maltraitances que je n’ai jamais subies, un mépris que je n’ai jamais vécu. J’en ai connu d’autres mais pas ceux-là, et je me sens donc inapte à en parler. C’est dans l’autocritique que je me sens la plus à l’aise et la plus légitime, à observer au scalpel ma propre classe sociale et ma propre zone culturelle, que je connais dans le détail. Depuis La Ciénaga, j’observe l’espace-temps auquel j’appartiens, je me glisse dans le fonctionnement de ce microcosme, dans la complexité de son langage. Quand je sors de cette zone, je m’en tiens à une observation bienveillante, je vois les défauts et la grâce de l’autre, mais je ne m’aventurerai pas à fabriquer une vision « de l’intérieur ». Un temps, j’ai envisagé d’adapter une bande dessinée culte de science-fiction, L’Éternaute de Héctor Oesterheld (1959), précisément pour donner à voir cette hétérogénéité des expériences, et cette illusion d’un espace-temps commun à tous. L’exemple que je donne toujours, c’est le rapport à l’eau chaude. Prendre une douche chaude chez moi, c’est une affaire de secondes, mais à trois kilomètres de là, il faut plusieurs heures. Même chose pour la nourriture et l’accès au soin. Le cancer dont j’ai souffert et qui m’a laissé des séquelles à la jambe, une femme européenne de la même classe sociale aurait pu en sortir indemne. Pourtant, en Amérique du Sud, je suis moi-même une privilégiée. Selon mon médecin, une femme indigène atteinte du même cancer n’aurait pas eu accès aux soins à temps et n’aurait probablement pas survécu. L’accès à la science, aux soins, est loin d’être le même pour tous, et cela produit des réalités très différentes. C’est une des raisons pour lesquelles je m’en tiens à une observation critique de mon environnement.
Propos recueillis par Antoine Thirion
Traduits avec Massoumeh Lahidji
Photographie : Samuel Kirszenbaum, pour Mouvement
⇢ Nuestra Tierra, sera présenté le 20 mars lors de la soirée d'ouverture de la 48e édition du festival Cinéma du Réel à L'Arlequin, Paris
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