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Le monde va mal, on nous le serine depuis notre naissance et les vagues qui s’écrasaient contre le rivage de la Concha n’y changeaient rien. C’était dans les salles — et accessoirement, les tavernes de pintxos — qu’un autre monde semblait possible, une fois séparé le bon grain de l’ivraie. Car on ne le redira jamais assez : il ne suffit pas d’agiter un drapeau ou d’afficher sa cause pour faire du cinéma – ou quelque autre art, d’ailleurs. Toute création devrait être conçue pour nourrir le feu des questionnements, et non pour offrir des réponses toutes faites. C’est avec cette ritournelle en tête que l’on mesurait le fossé qui sépare le plus souvent un geste artistique d’une posture militante, aussi louable soit-elle.

 


Coutures apparentes

 

Après les très beaux Chocolat (1988) et White Material (2009), Claire Denis se coltine de nouveau le cloaque du néocolonialisme, sur un scénario coécrit par Suzanne Lindon (gloups). Le cri des gardes est l’adaptation — ou plutôt la transposition — de la pièce Combat de Nègres et de Chiens de Bernard Marie Koltès, mise en scène pour la première fois en 1982 par Patrice Chéreau à Nanterre-Amandiers. Le huis clos minimaliste se déroule sur un chantier de construction « quelque part en Afrique de l’Ouest », sous l’œil de surveillants armés. Un homme noir à l’élégance souveraine (Isaac de Bankolé) vient réclamer le corps de son frère ouvrier, victime d’un soi-disant accident du travail. Les échanges nocturnes de part et d’autre du grillage entre l’homme et le patron — un expatrié blanc incarné par Matt Dillon — se font de plus en plus tendus alors qu’entrent en scène deux autres personnages-clés : l’ingénieur du chantier et la compagne du boss, fraîchement débarquée, qui vont nouer une relation ambiguë. Le drame est prêt à éclater, en même temps que des révélations dignes d’une télénovela. Malgré toute l’admiration que l’on voue à Claire Denis, la gêne s’instaure face à cette théâtralité pataude, déclamée en costumes Saint Laurent.

 

Dans Couture, suturé comme un mauvais film à sketchs, Alice Winocour aligne et surligne là aussi les lieux communs sociologiques. Dans la volonté de gratter le réel sous le vernis du glamour, son film ne retrace en définitive que des trajectoires individuelles, étrangères les unes aux autres. On suit ainsi trois tranches de vie décousues juste avant l’ouverture de la Fashion Week : une réalisatrice de série B d’horreur chargée de scénographier un défilé alors qu’elle se découvre atteinte d’un cancer du sein (Angelina Jolie herself, en quête d’auteurisme européen) ; une jeune mannequin venue tout droit du Soudan (Anyier Anei) désarçonnée par la bitchitude du milieu où elle vient de débouler et une maquilleuse, aspirante écrivaine (Ella Rumpf), qui la prend sous son aile. Toutes les trois vont s’entraider dans une ode poussive et neuneu à la sororité, où le collectif n’existe pas et où seule la détermination individuelle semble primer. Lors du défilé tant attendu, la « révolte » prendra la forme d’une bourrasque digne d’une pub eighties pour le chocolat Crunch — c’est dire le niveau de subversion.

 


Folie ordinaire

 

A l’inverse, Las Corrientes, de la Suisso-argentine Milagros Mumenthaler, conserve d’un bout à l’autre son mystère et son opacité, en prise avec la psyché déréglée de l’héroïne. Catalina, styliste au sommet de sa carrière (Isabel Aimé Gonzalez Sola, d’une présence troublante), est atteinte d’une névrose obsessionnelle qui la conduit dès les premiers plans à se jeter d’un pont à Genève. La mise en scène de Mumenthaler s’en remet à des visions irrationnelles plutôt qu’à des balises narratives, à mesure que les béances du passé familial refont surface. En soulignant par petites touches l’intrusion d’une pathologie, elle tisse autour de son personnage une réalité toujours sur le point de vaciller. La symphonie Venus de Gustav Holst qui parcourt le film, dirigée qui plus est par Bernard Herrmann, contribue à son aura hitchcockienne.


 


 

Autre incursion dans les méandres de la folie, Redoubt, du jeune réalisateur suédois John Skoog, s’ouvre à la façon d’un conte en noir et blanc, narré par une voix enfantine. Tel un clown de cinéma muet, Denis Lavant y incarne un fermier marginal et excentrique qui se met en tête de bâtir un bastion fortifié contre les bombardements, avec tout ce qui lui tombe sous la main. Sorte de Facteur Cheval nordique, Karl-Göran Persson a réellement existé, comme en témoignent les premiers plans du film sur des documents d’archives. La photographie, splendide, évoque un Béla Tarr qui se serait lancé dans un remake de Take Shelter (2011, Jeff Nichols). Prodige de poésie, Redoubt extériorise les « Puissances du dedans » et fait la nique aux tenanciers du ricanement cynique et de la misanthropie. 


 


 

Premier long-métrage du comédien Harris Dickinson, nouvelle coqueluche de Hollywood, Urchin est une vraie bonne surprise. On y suit l’errance londonienne d’un paumé, SDF et toxico (Frank Dillane), dans son parcours expiatoire pour retrouver un semblant de dignité et d’ancrage social. En vain : ses pulsions autodestructrices brisent systématiquement ses tentatives de réinsertion ou de relation amoureuse. Si le film emprunte d’abord les voies du naturalisme documentaire, à la façon du Mike Leigh des années 1980-1990, il ménage aussi de fréquentes ruptures de ton à travers des séquences oniriques sur fond de bass music ou des moments de comédie burlesque qui font dévier la trajectoire déterministe du récit. Cette chronique sociale, où l’empathie ne se confond pas avec les bons sentiments, trouve sa pleine résonance avec l’époque et affirme un style qui lui est propre, avec une modestie trop rare pour ne pas être saluée.

 



 

On pourrait en dire autant d’Un poète, du Colombien Simón Mesa Soto. Anti-héros par excellence, Oscar Restrepo est un poète vieillissant, hideux et mal attifé, qui a sombré dans l’alcool et la dépression et vit encore chez sa mère. Il navigue à vue entre cuites et crises de larmes et culpabilise de ne pas être un bon père. Mais sa rencontre avec une élève de condition modeste, férue de poésie, dans le collège où il vient d’être embauché, va à la fois le libérer de ses propres frustrations et lui attirer de nouveaux ennuis. La grande réussite de ce second long-métrage provient de l’empathie que Soto parvient à susciter pour un personnage aussi calamiteux que touchant, infoutu de prendre sa vie en main. Ce qui donne lieu à des scènes à la fois tordantes et d’une grande justesse sur le fossé qui sépare les générations et leur perception de l’art poétique : d’un côté la bohême irresponsable, de l’autre un pragmatisme lucide — l’un comme l’autre pris dans un monde qui les dépasse. Tourné en pellicule rognée aux entournures, le film se referme sur un poème bouleversant de simplicité, alors que Restrepo retrouve un semblant de dignité et son statut de père aimant.

 


Front commun

 

On était également impatient de découvrir Nuestra Tierra de Lucrecia Martel, annoncé depuis des mois. A partir d’images enregistrées par un téléphone, ce documentaire retrace le procès du meurtre de Javier Chocobar, militant contre l’expropriation de sa communauté autochtone — les Chuschagasta — par des policiers à la solde de propriétaires fonciers. Afin sans doute de gagner en clarté didactique, Martel endosse un regard d’observatrice factuelle. Sa patte de cinéaste transparaît surtout dans les plans au drone survolant les lieux du crime — manière de prendre littéralement de la hauteur (le film s’ouvre sur des plans de la Terre vue de l’espace avant de zoomer sur l’Argentine) et de jauger les témoignages à l’aune de cette vue d’ensemble, où la question de la propriété devient caduque. Le film n’est pas en soi un acte de défiance (encore que), mais prend acte d’une lutte qui ne fait que commencer.

 



 

Dans Histoires de la bonne vallée (Prix spécial du Jury), le cinéaste catalan José Luis Guerin s’attache à la morphologie sociale et humaine du quartier de Vallbuena, une enclave rurale dans les faubourgs de Barcelone, ceinte par une voie ferrée, une autoroute et une rivière. Sa population est en majorité constituée d’ouvriers et d’immigrés — gitans, Indiens, Marocains, Camerounais, Ukrainiens — qui y cohabitent en toute solidarité et bienveillance. Au fil des saisons et des baignades pour échapper à la canicule, ce territoire morcelé se dévoile grâce au récit ému qu’en font ses habitants. Dans leur alternance de témoignages et de tranches de vie, ces Histoires emplies de poésie ne forcent jamais la démonstration, mais confortent l’idée que le vivre-ensemble et l’autogestion ne sont pas qu’une utopie. Guerin filme la vie de cette communauté dans ce qu’elle a de plus digne et joyeux, y compris face à l’adversité. L’espoir, enfin, rayonne à l’image et l’on se souviendra longtemps de ces portraits d’hommes, de femmes et d’enfants, toutes nationalités et toutes générations confondues, qui font front commun contre la politique de l’individu-roi et du profit destructeur. De l’oxygène, enfin.

 



Le Festival international du film de San Sebastián s’est tenu du 19 au 27 septembre 2025

 

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