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L’entrée dans ce spectacle se fait par la porte coupe-feu, par le plateau où le spectateur déambule entre des murs criblés de souvenirs encore chauds, comme dans une maison fantôme – celle d’Emma et Charles, nommée « Musée d’une famille ordinaire ». Non plus Bovary mais Bauchain. Le spectateur s’assoit dans la salle, face à un intérieur cuisine, salon, salle à manger, jardin d’hiver. Entrent alors Camille la fille, le jardinier-baby-sitter, la grand-mère, le professeur particulier de piano, et Charles Bauchain. Tous attendent quelque chose ou quelqu’un – le dernier spectateur prend place – la salle est éteinte. L’histoire commence par sa fin. Le père s’énerve, reproche à sa fille de porter un manteau trop petit. Le professeur de piano rétorque qu’en physique quantique l’univers est neutre, que les hommes portent ensemble des mondes possibles – « Tenez, peut-être qu’en ce moment Camille est en train de voler ? » L’atmosphère s’alourdit, un coup de tonnerre retentit, la porte de la chambre s’ouvre dans un éclair et elle apparaît, là, gisante : Emma morte sur son lit.

 

Le poids mortifère de l’ordinaire

La porte se referme, et flashback ; l’histoire est prise par le début. C’est le matin d’une semaine ordinaire de la famille Bauchain qui comme chaque jour se réveille et prépare le café. Seulement, aujourd’hui, Emma commence sa période d’essai comme assistante médicale pour gagner 1300 euros par mois. L’époux balourd et la petite fille lacent leurs chaussures puis partent, et Emma demeure seule. Les aiguilles tournent, et Emma ne bouge pas. Camille rentre de l’école, Charles de son cabinet, et Emma lui avoue qu’elle ne s’est pas rendue au travail. Il téléphone à son collègue et explique par un prodigieux mensonge – le premier –, pourquoi sa femme n’a pu venir. Il raccroche, elle est soulagée, néanmoins ce n’est pas la peine qu’elle y aille le lendemain. Commence alors le début d’une spirale infernale de mensonges et de dettes pour Emma qui pour pallier sa dépression, prend amant et dépense compulsivement ; « Elle n’était pas heureuse, ne l’avait jamais été. D’où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s’appuyait ? », écrivait Gustave Flaubert à propos d’Emma Bovary en 1852. Ici, l’équipe des Hommes approximatifs ont travaillé au plateau à partir de nombreux matériaux, - le roman de Flaubert, biographies anachroniques des personnages, chronologies, faits divers comme celui de Jean-Claude Romand et de Véronique Courjault enfermés eux aussi dans des mensonges –, pour créer ce qu’ils ont appelé une « Bible » comme le font les scénaristes de séries télévisées.

 

Parc d’attraction, ciné, séries télé et tragédie cathartique

La déambulation emprunte aux parcs d’attractions, le jeu, parfois minimaliste, aux séries télé, l’enfant-lune surgissant au cinéma fantastique, la lumière, la musique aux films d’épouvante. La tension est désamorcée par la langue de Mariette Navarro à la fois drôle lorsqu’elle se réfère à notre proche quotidien (facebook) et poignante par ses monologues libératoires, celui du jardinier – « est-ce que je suis un chien ? » – et celui de Charles –« Qu’est-ce que ça doit faire un homme ? ». Nous sommes alors violemment emportés dans l’arène purgatoire de la tragédie archaïque, celle des Anciens ; elle aussi divisée en épisodes. Le fatum est en marche depuis le début, dès l’amorce, et chacun des personnages le sait, – comme chacun regardera de ses yeux, sans mots dire, la victime tragique se brûler l’estomac à l’eau de javel, avant de s’effondrer. 3000 ans écoulés, ce ne sont plus les dieux mais les hommes qui se punissent eux-mêmes ; par leurs mutismes, leurs dénis à voir la souffrance de l’autre, leurs lâchetés quotidiennes. Le stilnox, le zolpidem et autres prescriptions de Charles, médecin de profession, sont impuissants face à la détresse de cette desperate housewife, héroïne de l’ennui. Le spectacle de Caroline Guiela Nguyen et son équipe met subtilement et superbement en scène ce paradoxe que les plus grands aveuglements se jouent précisément au centre des rapports de la cellule familiale puisque ce sont ces mêmes rapports qui constituent chacun. Le secret d’Emma est à la fois le feu qui consume sa famille et elle, et le lien qui leur permet de vivre. 

Elle brûle, de Caroline Guiela Nguyen, du 15 novembre au 14 décembre à La Colline, Paris, du 18 au 20 décembre au Théâtre Dijon-Bourgogne et du 7 au 10 janvier à la Comédie de Saint-Etienne.

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