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Qu’il s’agisse de déconstruction, autrement dit, de la mise à jour par Derrida en 1967 du concept heideggerien d’Abbau, de détournement, aux sens surréaliste ou situationniste du terme, de citation ou d’un “tissu nouveau de citations révolues”, de morceaux choisis ou de « morceaux de codes », de formules, de modèles rythmiques, de « fragments de langages sociaux », pour reprendre les mots de Barthes, de collage ou de collectage folklorique (cf. la danse du nord de l’Espagne animée par la flûte et l’usage de la bombarde), toujours est-il que Galván persiste et signe dans une veine, disons, pour aller vite, postmoderne, au sens où on l’entend en architecture et en philosophie, pas dans l’acception de la Judson Church. Il fait feu de tout bois ou rapproche d’une manière devenue pour lui naturelle des choses incongrues. Inutile, selon nous, de chercher des liens logiques entre des éléments, des signes, des indices de pièces anciennes, des mini-plateaux alloués aux zapateados et aux taconeos qui paraissent aléatoirement distribués, s’ils ont été chronologiquement et rigoureusement assemblés. Le mystère plane, si mystère il reste.

Dans la mesure où, précisément, le danseur nous a habitué à tout, il peut se permettre de moins nous étonner désormais et doit, c’est probable, puiser ailleurs, dans ses réserves, ou dans ce qui était encore il n’y a guère sa réserve – faite de pudeur candide, de timide retenue, de secret intime, de mélancolie – des ressources non encore toutes exploitées. La vis comica, peu à peu, se substitue à la critique de la raison politique pure ainsi qu’à celle des canons esthétiques de la danse, ne parlons même pas du flamenco!, en premier lieu. À ce stade, le fringant quadra s’autorise l’autodérision, qui emporte l’adhésion du public. S’étant assuré la collaboration artistique de Pedro G. Romero et celle de Patricia Caballero, le chorégraphe a mixé un nouveau cocktail à base de flamenco tradi, reconduit par les deux cantaores et le guitariste, et de cette musique qu’on disait “contemporaine” dans les années soixante, vous savez ? celle de l’âge d’or des percussions de Strasbourg – représentée ici par un poly-rythmicien aguerri trimballant dans ses tournée deux imposantes timbales et d’un xylophone qui meuble une bonne partie du jardin. Sans oublier, pour faire passer le tout ou la toux, le sirop du pasodoble, joué au sax, distancié façon Gades et Saura dans leur version de Carmen.

 

Le garçon assole ou amoncelle différents sédiments rythmiques, des combinaisons les plus ardentes et acérées à celles produites par des frappes, dirait-on, de sourd, au moyen des charlestons équipant les deux grosses caisses ou directement, par distribution de coups de pied de l’âne lattés du bout des talons mis à nu sur deux des parois d’un caisson importé du Pérou traînant par là, dans le campement gitan du no mans’s land scénographique. Conscient de son apport au langage, Galván a pris la peine de noter un certain nombre de phrases gestuelles/rituelles dont il a fait sa messe, plus ou moins évangéliste, au cours du temps, qu’il feint (ou non?) de déchiffrer live, sous nos yeux ébahis, en paginant la partition posée sur un pupitre. Le “spontané” (c’est ainsi que sera surnommé le percussionniste lorsque lui aussi sera pris d’une frénétique envie de danser) l’emporte : le gamin arrache les bonnes feuilles et s’en habille dérisoirement. Inutile de dire que le fétiche en forme de pied modelé en terre cuite, posé bien en évidence à l’avant-scène, ne tardera pas à voler en éclats.

Les artistes le soutenant, une bonne heure et quart durant, sont remarquables, les uns par leur simple présence, les autres, par leur niveau technique. Ils méritent d’être mentionnés : Eloisa Canton (comédienne, bassiste, flûtiste et même violoniste), les percussionnistes de Proyecto Lorca (Juan Jimenez Alba et Antonio Moreno), David Lagos et Tomas de Perrate, les cantaores, l’un tout en nuance, l’autre plus en puissance, Caracafé, le guitariste pro à poil gris, caricaturiste de danse à ses heures perdues.

Le show, le bazar, le chabanais, tout ça s’achève comme commencé, dans la bulería carnavalesque, dans la joie et la bonne humeur. Tirititran!

 

FLA.CO.MEN d’Israel Galván, du 3 au 11 février au Théâtre de la Ville, Paris.

 

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