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Le « tarab » induit une communion. Comment l’atteindre avec une communauté d’amateurs ?

 

Éric Minh Cuong Castaing / Compagnie Shōnen : Par la contamination et le partage. Le public ne vient pas voir Tarab pour s’assoir et regarder un spectacle : il participe à construire des liens. Aujourd’hui, les images de répression dominent notre paysage. Il est donc nécessaire de transmettre par le corps ce qui nous manque le plus : la communion. Pour autant, la situation en Palestine est au cœur de ce projet, et il ne s’agit en rien de nier le chagrin, le trauma et les émotions les plus négatives. Mais nous cherchons à construire quelque chose qui laisse place, aussi, à la joie.

 

Mohanad Smama : J’ai quitté la Palestine pour m’installer en France. Tarab me donne l’impression de faire la fête comme nous le faisions en Palestine, dans la rue, avec nos amis. Quand ton esprit et ton corps sont chargés d’énergies négatives, le tarab te permet de tout oublier. À travers la transmission des dabkehs palestiniennes et libanaises ou des danses égyptiennes, ce spectacle-expérience crée une communauté. 

 


À chaque représentation, vous collaborez avec des danseur·euses que vous nommez « amateur·euses complices ». Comment se déroule leur intégration ?

 

EMCC : En amont de chaque représentation, nous lançons un appel pour qu’une centaine de personnes nous rejoigne. Dès les premiers ateliers, nous abordons le culturicide en cours. Puis nous travaillons la relaxation du corps, l’improvisation et la danse-contact – pratique démocratique par excellence puisqu’elle consiste à guider et se laisser guider. Par la suite, des chorégraphes initient les participants aux différentes danses, en prenant soin d’en donner le sens. La dernière étape, c’est le code couleur qui guide le spectacle : la lumière bleue, c’est la danse-contact, la jaune, l’imitation, et la rouge, le cri. Ce projet n’a pas pour objectif de « faire du beau », mais de déconstruire la danse comme démonstration sociale et de défaire notre jugement sur ce qu’est un corps arabe ou occidental. Avec Tarab, on s’adonne à l’expression physique au point de s’oublier et de se fondre dans le collectif. 

 

MS : Au milieu des représentations à Marseille, j’ai chanté pour ma mère, actuellement à Gaza. Mais personne ne savait ce que je chantais, ni pour qui je le faisais. Pourtant, quand j’ai rouvert les yeux, plusieurs personnes pleuraient. C’est bien là la force de ce que nous partageons pendant les représentations. 

 




© Julie Charbonnier




Quels sont les retours de ces amateurs ?

 

EMCC : Nous avons créé un groupe WhatsApp avec tous les « danseurs complices ». Après le spectacle, ils poursuivent les échanges, suivent les ateliers de Mohanad et participent à des manifestations propalestiniennes ou anticapitalistes. C’est là la preuve que la danse a la capacité de créer un espace de politisation collective. 

 

MS : Certains sont venus de Marseille pour participer aux représentations bruxelloises – ça veut bien dire quelque chose. Par message, des participant·es m’ont confié n’avoir jamais ressenti quelque chose d’aussi fort, ni compris aussi intimement la culture palestinienne.  

 




© Pierre Gondard




Comment le secteur des arts vivants en France peut-il s’engager concrètement dans la cause palestinienne ? 

 

EMCC : Ce projet place les institutions du monde de la danse, nos partenaires, face à la question palestinienne. Après le 7-Octobre et les bombardements israéliens, celles-ci sont restées en silence, paralysées par la peur. Quand vous dirigez une structure aujourd’hui, vous craignez de perdre votre poste pour avoir exprimé votre soutien – et c’est inacceptable. J’ai donc poussé ces institutions à soutenir les artistes concernés. Il faut le préciser : Tarab n’est pas soutenu financièrement par des structures du monde de la danse en France, mais par Charleroi danse, en Belgique, et la compagnie Shōnen. Il faut noter également que le Programme PAUSE – qui permet à des artistes et scientifiques en danger de demander l’asile en France – a suspendu le traitement des demandes provenant de Gaza [après deux ans à organiser l’arrivée de Palestiniens, le programme a annoncé le 22 janvier ne plus pouvoir les accueillir au motif que « le gouvernement ne peut plus les évacuer », ce dernier invoquant les blocages d’Israël, Ndlr]. Cette décision vise directement le peuple palestinien. Il faut demander aux institutions des prises de position concrètes, et non pas simplement des posts sur Instagram ou de simples marques de soutien.  

 


Tarab de la Compagnie Shōnen a été présenté dans le cadre du festival Antigel les 26 et 28 février à la Comédie de Genève (Suisse)


⇢ le 3 octobre aux Subs, Lyon

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