Une forêt brûlée continue de faire du bruit. Les ondes du wifi perturbent les animaux qui sentent le champ magnétique. Un typhon approche lentement d’une côte chinoise. Sous terre, les sols s’épuisent. Plus loin, un homme demande à une intelligence artificielle de retrouver sa femme morte. Les étudiants du Fresnoy ont l’esprit chargé. Installé à Tourcoing, le Studio national des arts contemporains souffre d’un curieux paradoxe : l’école est célèbre, son fonctionnement beaucoup moins. À la fois lieu d’enseignement, de production et de diffusion, l’établissement accueille quarante-huit artistes pour un post-diplôme de deux ans avec d’importants moyens techniques. L’exposition Panorama, titrée cette année Invisibles ?, permet à ces productions de sortir des ateliers. Pour sa 28e édition, plus de cinquante propositions investissent les espaces d’exposition et les salles de cinéma.
Le terme pourrait tout recouvrir et prend le risque du grand angle. Réunir sous une même bannière deux promotions relève de l’acrobatie curatoriale. Annabelle Ténèze, directrice du Louvre-Lens et commissaire invitée, a préféré chercher les parentés après coup : « À force de tout voir, que regardons-nous ? » À une époque qui a fait de la visibilité une condition d’existence, la question tombe juste. Il faut apparaître, documenter sa vie, laisser des preuves de son passage, tandis que nos faits et gestes produisent en permanence de la donnée. Reste une impression plus tenace : partout, quelque chose bruisse ou agit à la limite de nos perceptions. D’entrée de jeu, Miguel Miceli fournit le mode d’emploi. Son installation Sourcing, qui rassemble des éléments organiques et technologiques, part d’un constat inquiétant : nous baignons dans des champs électromagnétiques dont nos corps ignorent tout. D’autres espèces s’en servent pour s’orienter. L’artiste originaire de Bruxelles détourne des technologies de télécommunication pour traduire ces champs de lumière. Des pièces en verre y côtoient des empreintes de chien dans une terre ocre, et son œuvre corrige au passage une vieille arrogance humaine : ce que nous ne percevons pas se débrouille très bien sans nous.
Lise Lebleux, Corps sonores © Quentin ChevrierNon loin, Mélia Roger choisit l’ouïe. À l’été 2025, les incendies ont ravagé une partie de l’Aude. Elle y retourne avec ses micros pour enregistrer, saison après saison, les plus petits habitants de ce paysage calciné. Fourmis, souris, sangliers, chauves-souris. Ces centaines de sons logent dans une grande coquille d’escargot que le visiteur ausculte au stéthoscope, discrète parmi tous les écrans qui peuplent l’expo. Et c’est précisément pour cela que ça fonctionne : il faut se pencher et fermer les yeux. Le son est d’ailleurs un motif récurrent dans ce Panorama où plusieurs autres artistes lui donnent une incarnation physique. Les sculptures lumineuses de Lise Lebleux s’inspirent de cadres d’apiculture, habitées de vibrations internes et de sons mêlant orgue et frémissements d’abeilles. En face, Boris Grzeszczak transforme des paysages filmés en partitions au sein de son installation Chant du monde. Un algorithme y déchiffre les informations visuelles pour les convertir en chants inspirés de gammes médiévales et interprétés par des voix de synthèse.
Chez le duo d’artistes et chercheuses yietnu, la catastrophe est imminente. Leur court-métrage Ce qui reste du vent se déroule à Zhanjiang, dans le sud de la Chine, tandis qu’un typhon approche. Il s’ouvre sur un test de fatigue : une immense pale d’éolienne est soumise à des contraintes répétées jusqu’à frôler l’usure. Le film transporte ensuite les restes de ce corps industriel parmi différentes cultures nocturnes, des panneaux photovoltaïques flottants et des élevages. Les images, vues de drone et scans 3D, changent constamment d’échelle, passant d’une cicatrice sur la peau à l’immensité des infrastructures énergétiques. Étienne Kawczak-Wirz s’enfonce de son côté dans les sols forestiers : avec un imposant retable profane, Eumull Moder Mor raconte leur dégradation par l’exploitation humaine. En s’emparant de cette forme traditionnelle, l’artiste reprend son organisation rigoureuse et sa promesse d’un monde contenu tout entier dans l’image. Écriture, animations 3D et sculptures imprimées composent ce triptyque dont les trois panneaux portent les noms de stades successifs de fertilité des sols. Aux récits sacrés de la fin des temps se substitue ainsi celui d’un effondrement provoqué par nos activités.
Boris Grzeszczak, Chant du monde © Quentin ChevrierDifficile, au Fresnoy, d’échapper aux machines. On peut y passer du 35 mm à la 3D, développer une photographie puis entraîner un modèle d’intelligence artificielle. L’école dispose de ses propres moyens de calcul, des studios, des laboratoires, des plateaux de tournage et de nombreux outils de postproduction. Cette débauche technologique produit pourtant un effet paradoxal : plus les appareils sont sophistiqués, plus les œuvres semblent revenir à des opérations élémentaires – écouter, enregistrer, copier un geste, attendre qu’une image se révèle sur une pellicule.
Dans une vidéo, l’artiste Gabriel Naghmouchi place un avatar devant des séquences de danses trouvées sur Internet et lui demande d’en apprendre les chorégraphies. Avec son installation doublée d’une performance, la chose animée reproduit les mouvements sans savoir ce qu’ils signifient. Le personnage tente de s’humaniser à travers la danse, de s’approprier ces gestes, mais restera incapable d’exploiter les données fournies, jusqu’à en mourir. La vidéo recommence alors : naissance, apprentissage et disparition se répètent en boucle.
Mounir Fatmi, The Healing © Quentin ChevrierAvec le film The Healing, Mounir Fatmi (professeur invité) pousse, lui, la machine vers un endroit plus sinistre : son personnage, qui travaille pour une IA chargée d’effacer du Web les images les plus violentes, finit par lui soumettre les archives de sa femme disparue, espérant retrouver sa trace. Pour Jules Bourbon, à l’inverse, le retour à l’ordinaire prend des airs de résistance technologique : post-it, factures, notes et objets trouvés ramènent l’écriture à ses usages les plus quotidiens, du langage administratif aux mots bricolés à partir de presque rien. HiJKMNOPQ ABCDEFG prend ainsi la forme d’une installation juxtaposant une vidéo à l’ensemble des matériaux qu’elle montre à l’écran, classés comme un long alphabet poétique. L’installation est moins spectaculaire que les autres, mais elle est aussi très juste, délicate.
On pourrait sortir de Panorama frappé de paranoïa mais c’est l’inverse qui se produit. L’œil humain n’y est pas l’étalon du monde et la scénographie, plongée dans une pénombre parfois excessive, fait déborder les sons d’une installation à l’autre. Le projet acquiert ainsi quelque chose de spectral. Un panorama suppose qu’on puisse embrasser la totalité depuis un bon point de vue. Ici, impossible. Les échelles se superposent. Les signaux se brouillent. Et c’est peut-être la trouvaille de cette édition. Invisibles ? promettait de traiter d’un sujet mais laisse en réalité une sensation physique : celle du doute, de la désorientation. Et on y apprend une chose fondamentale : tout un monde n’a pas besoin de se cacher pour passer inaperçu.
Panorama 28, exposition collective jusqu’au 3 janvier 2027 au Fresnoy, Tourcoing
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