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Il en faut parfois si peu. Un performeur rampe dos au sol en araignée renversée, l’entrejambe droit devant. Ses testicules émergent d’un trou dans son slip, auréolées de micro-membres en plastique – une tête et deux bras – produisant un effet « poupée russe » plutôt balaise. C’est Funkenstein, double mutant de Kidows Kim, qui s’offre un quart d’heure durant à une petite assistance mêlant jeunesse arty locale et pros internationaux dans un couloir du Théâtre du Grütli à Genève. Une présence, des bonbons et quelques copies d’un texte un peu pathos éparpillés au sol, et la synthèse opère : le monstrueux émerge, bouge le regard, tend une perche et accroche la mémoire.


C’est sur cette logique du micro-impact que fonctionnent nombre de festivals de performances et de petites formes, à l’instar de Go Go Go, rafraîchissant programme de début d’année proposé gratuitement par le théâtre genevois (rappelons que la municipalité consacre 24 % de son budget à la culture – Paris y alloue 16 % du sien, conjointement aux sports et à la jeunesse). Sous ce format, c’est souvent la fluidité du parcours qui donne du sens aux travaux présentés, dont la sève jaillit alors par flash, au détour d’une idée. Ici, ce pourrait être cette vidéo d’un chien extatique dans un séchoir, au son d’« À qui dire qu’on est seuls ? » de Pascal Obispo. Projetée en clôture d’un duo chorégraphié en hommage à une danseuse qu’un accident a reconverti en toiletteuse (Biche de Marion Zurbach), elle creuse à elle seule des ravins de mélancolie dans le cœur de tout individu sensible (mais pas dans celui d’un spectateur qui a fui hors de salle à cet instant précis). Ce serait encore cette brève revenge perf de Clara Delorme défiant un écran de laptop dans le noir, en réponse à la circulation sur des sites porno d’une captation de son si subtil solo nu L’Albâtre (joué en premier acte), sous le titre de Clara Delorme lift her leg to make her vagina lip come out. Ce pourrait être enfin ce tour de force aux confins du foutage de gueule de Guillaume Miramond, qui jette sur scène un « double » à la voix de crécelle, perruqué et lunetté, pour raconter 1h30 durant un conte populaire foireux, sans autre but que de célébrer l’étrangeté et la joie de faire spectacle.


Ève la vivante (Sofia Kouloukouri) entre en scène @ Dorothée Thébert Filliger

En route, des propositions plus en chair se démarquent aussi. L’artiste pluridisciplinaire grecque Sofia Kouloukouri manie avec empoigne le jeu du stand-up performatif à charge. Dans un vrai-faux Ted-X texte à l’appui, elle campe Ève, 2 800 ans, revenue pour remettre quelques pendules à l’heure quant au traitement que lui réserve la Genèse. Par-delà son agenda féministe, la gouaille de son personnage de scène, et quelques farces et attrapes interactives de bonne guerre, la démonstration tire sa singularité de ses écarts lyriques et de ses moments de fragilité – sur la spirale de la culpabilité originelle dans notre psyché, ou la quasi-impossibilité du couple. À la force potentiellement despotique de l’artiste-performeur en scène, Eve lie un aveu d’impuissance, et pousse son plaidoyer sur des voies plus personnelles, sensibles, hors du débat thématique.


Si la Bible est un pilier de civilisation, le jeu en est un autre, et c’est celui dont s’emparent les tessinois de Trickster-p. Leur Eutopia pose cinq équipes de spectateurs autour d’un jeu de plateau épuré, qu’encadrent deux animateurs avenants mais distants, figurant l’évolution d’un écosystème dont le sort dépend des décisions du public. Le dispositif et l’ambition ne peuvent que rappeler le fameux £¥€$ des belges Ontroerend Goed, simulation boursière à l’ambiance carnassière –Eutopia en reprend d’ailleurs la scénographie tamisée et la dramaturgie sonore anxiogène. Mais là où le collectif belge attisait volontiers les bas instincts de ses participants, les suisses-italiens adoptent une posture plus douce et ambivalente, laissant le jeu se brouiller et les spectateurs, véritables sujets de l’expérience, en tirer les leçons. Les décisions court-termistes, les dynamiques individualistes ou collectives, le découragement sous l’opacité des règles ou le poids des responsabilités, déplient immanquablement une allégorie simpliste mais imparable. À l’échelle d’un modeste jeu de plateau, se disent la déconnexion des citoyens du pouvoir décisionnaire et d’eux-mêmes, et la prise de conscience, toujours trop tardive, des conséquences de leurs choix politiques. Mais ce n’est qu’un jeu, bien entendu.

 Public en plein parcours au Grutli @ Dorothée Thébert Filliger

  • Le festival GO GO GO a eu lieu du 12 au 14 janvier au Grütli, Genève