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Une béance, qui n’est pas un creux, qui n’est pas un affaissement. Une béance au contraire saturée de matière terreuse, argileuse, et qui œuvre au « disparaissement » de la figure. Dans les performances d’Olivier de Sagazan, le visage perd sa face. N’est plus que métamorphose, atteignant d’étranges vestiges de ressemblance défigurée. Ou plutôt, comme le dit l’artiste : en transfiguration. Sculpture à même le corps, malaxant, griffant, ôtant, trouant, formant et déformant la plasticité de masques monstrueux, boursouflés, excroissants. C’est entendu : Olivier de Sagazan est un artiste d’un autre âge, pas le moins du monde post-modern. Survivant d’un certain expressionnisme. N’ayant pas renoncé à l’incarnation (un corps à malmener). D’un tout autre âge, encore, d’avant les formes. Immémorial. Un corps qui n’aurait été encore façonné à aucune image. En gestation. Dans la ténèbre de son origine.

De quoi l’homme est-il fait ? Biologiste de formation, Olivier de Sagazan a signé dans la peinture et la sculpture sa rupture de ban, faisant insurrection contre « le dogme central de la biologie », défini par Francis Crick dans les années 1950 par « le fait que, dans le noyau cellulaire, l’ADN possède l’information génératrice du système corps qui va se diffuser à sens unique dans l’organisme tout entier pour au final donner forme à une image terminale : le phénotype. » Déviant de ces chemins cellulaires tout tracés, la création est comme une embardée, un « dévergondement ». « Heureusement pour la vie et l’artiste, il y a la mutation ou la transgression, poursuit Olivier de Sagazan. La violence est alors un moyen d’échapper aux conditionnements et au bruit de fond du quotidien de la vie. Rien n’est pire que l’habituation ! Aussi il me faut ruer dans les brancards pour m’arracher aux prototypes religieux et biologique, stigmatiser une “machine de survie” pesante, graisseuse et couillue, câblée sur un déterminisme implacable. » Olivier de Sagazan a choisi d’autres branchements corporels, avec « nos forces obscures » où l’écrivain Marcel Moreau voit « un héritage des ténèbres, une persistance, sous ses aspects pour le moins résiduaires, du grand chaos ayant présidé aux premières manifestations du vivant, et inconvertible en sources de lumière, ou en spasmes libératoires. »

Né au Congo, ayant un temps enseigné au Cameroun, sans doute cette imprégnation de l’Afrique a-t-elle préparé Olivier de Sagazan à congédier les bienséances d’un corps occidental « glorifié dans sa seule forme idéalisée », où l’on « oublie bien sûr les humeurs, les excrétions, les plaies, la sanie » (Bernard Noël). Evoquant « la violence de l’artiste », Marcel Moreau ajoute : « Je vois qu’elle monte, à la fois révoltée, salutaire, disloquée, roborative, de cette civilisation des fonds de corps qui fait de plus en plus défaut à notre lecture du destin de l’humanité en général et de l’individu en particulier. On la dirait, cette “civilisation”, oubliée sciemment, ici engloutie de force et là ensevelie palpitante, ou alors colonisée à jamais, promise à l’extinction, par une technique ou un ensemble de techniques en planifiant la déshérence finale. »

La première performance d’Olivier de Sagazan date de 1994. Elle s’intitulait Transgression : on ne saurait mieux dire. Cette irruption du corps, sortant de l’atelier pour exposer publiquement ses métamorphoses, devient « spectacle » sans pour autant être geste d’acteur ou de danseur. Que vient-elle affirmer, ou pour le moins, chercher à réaliser ? Si l’on considère que « toute image peinte porte la trace d’une violence éperdue pour contenir dans une figure ce qui, de soi, échappe à la figuration », alors peut s’entendre que la décision d’aller vers la performance incarnée répond à un geste qui ne se contient plus. Il ne s’agit plus d’aboutir à une trace, résultat d’un violent corps-à-corps entre l’artiste et la matière, mais de donner à voir cette violence en elle-même, d’emblée défigurante. Même s’il dit avoir découvert sur le tard ce courant artistique, on pense bien sûr à certaines analogies avec le Butô : souvent, les danseurs évoluent les yeux révulsés, non par recherche d’un effet spectaculaire, mais pour tourner le regard vers les profondeurs de la chair. Il n’est pas anodin que, dans ses performances, se couvrant le visage de terre, d’argile et de peinture, Olivier de Sagazan procède en aveugle. N’ayant aucune information visuelle sur les formes qu’il compose, incapable de voir ce qu’il donne à voir, il est dans le tâtonnement d’un corps archaïque, que ses doigts et ses mains réveillent, en créature inachevée, laissée à l’abandon. Sculpteur-performer de figures d’outre-corps, Olivier de Sagazan exhume ce qui, dans l’inaccomplissement des origines, creuse une béance à la surface même des apparences : « Si toute image est la rencontre d’un corps visible et d’un corps voyant, dans les deux extrémités de la chaîne du voir, l’image est toujours le signe d’une perte immémoriale. »

Toutes les citations sont issues de Olivier de Sagazan, La Violence en art, livre + DVD, 2007.

Crédits photos : Transfiguration d'Olivier de Sagazan, photo : Didier Carluccio.

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