Beaucoup s’en souviennent : Vimala Pons aime porter des choses lourdes sur sa tête, des machines à laver ou des voitures. Après son solo Le Périmètre de Denvers (2023), l’acrobate et metteuse en scène revient avec Honda Romance, une forme plus ambitieuse : dix interprètes et un décor imposant. Construit en trois phases distinctes, le spectacle s’ouvre sur un tableau lunaire : Vimala Pons, écrasée par un satellite, copie de celui développé par la firme Honda, tente de se relever. Autour d’elle, des techniciens immobiles. Pendant qu’elle soulève cette masse titanesque – une vraie prouesse –, la machine lui déclare sa flamme, à elle, Atlasque, version féminine d’Atlas, divinité en charge de supporter le poids du monde. Un tableau inaugural qui rappelle la poésie douce-amère de Philippe Quesne ou les explorations spatiales du jeune Benjamin Abel Meirhaeghe. Sauf qu’ici, la parabole est assez littérale et la scène s’étire. On l’aura compris, l’artiste s’empare du sujet hot du moment : l’intelligence artificielle et la technocratie. Quel rapport émotionnel entretenons-nous avec les robots ? Les IA peuvent-elles apprendre à nous aimer ?
Pour la seconde phase du show, Vimala Pons vide le plateau. Cette fois-ci, c’est elle contre les machines : la voilà cernée par trois canons à air comprimé, très sculpturaux, tout en aluminium. La performeuse entame une litanie hybride entre drame et stand-up, un texte haché, exutoire pour ses pensées intrusives de quarantenaire en crise, dans lequel baignent d’autres matériaux glanés ici et là : extraits du JT, analyses politiques pompeuses, voix masculines enragées ou celles de bambins en pleine phase anale. D’un bout à l’autre de la scène, les canons crachent régulièrement un puissant souffle d’air, faisant chuter l’interprète qui a fait de l’équilibrisme l’épine dorsale de sa pratique. Si ce passage est le moins circassien et le plus littéraire, c’est sans conteste le plus efficace. Les canons se font symboles de la violence du monde, de ses déflagrations. L’artillerie envoie une salve de claques et on pense aux gifles que nous inflige l’actualité quotidienne et celles qui mettent fin à la naïveté de l’adolescence. Continuellement ramenée à la dure réalité, Vimala Pons se relève à chaque fois, réceptacle à émotions, porte-voix de toutes les pensées du monde, forte d’un texte dont la qualité rappelle les expérimentations de la poète Laura Vazquez.
Honda Romance fait aboutir cette dimension chorale lorsque la comédienne est rejointe sur scène par neuf chanteurs. La pièce, dont la musique a été produite par Rebeka Warrior et Tsirihaka Harrivel, assume alors un virage opératique. Les interprètes défilent, sourires aux lèvres ou sourcils froncés, changent de tenue, portent un bouquet de fleurs ou s’enfournent une plâtrée de pâtes. À l’arrière du plateau, des pans de tissus servent à la troupe pour interchanger leur place et jouer avec les identités et les costumes. La scène, qui s’inspire de la pluralité de nos expériences et de la diversité de nos sociétés occidentales, ressemble à ce que l’on pourrait voir dans les rues de n’importe quelle grande ville européenne. Alors que la forme du feed, chère aux réseaux sociaux, gagne toujours davantage les scènes contemporaines, une fatigue s’installe. Le flux – d’avatars, d’émotions ou de pensées – a ses limites et ne suffit pas. Tous les spectacles sont-ils voués à être conçus comme des menus déroulants ? N’attendons-nous pas aussi du théâtre qu’il soit un espace d’articulation et de mise en tension ?
Honda romance de Vimala Pons, jusqu’au 28 septembre à la Comédie de Genève (Suisse)
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