L’exposition permet de faire ressortir chez vous un aspect documentaire assez inhabituel, alors que chez Gilles Saussier elle révèle le côté plus conceptuel. Que pouvez-vous dire de cette complémentarité et de la façon dont vous avez souhaité la traduire dans l’exposition ?
« Je pense qu’on a des travaux dont les formes, quand on les découvre, sont assez différentes. Mais dans l’échange, dans la discussion, puis dans l’élaboration de cette exposition, on a finalement perçu beaucoup de points communs, que l’on restitue certes à notre manière, mais qui partent de questionnements très proches. Gilles m’a souvent répété qu’il était repéré comme étant un photographe documentaire. Cette dimension rejoint ma démarche par certains aspects : une volonté d’être ancrée dans une réalité, dans quelque chose de factuel. Ce qui m’intéresse est d’être en prise avec le réel lorsque je développe un projet, de partir d’une situation tangible, comme le montre mon travail autour de la personne d’Alphonse Bertillon, fondateur du service de l’identité judiciaire. Cela veut dire partir de réalités partagées, de conventions.
Mais j’aime aussi quand les choses ne sont pas complètement figées, que les mots pour évoquer mon travail viennent des autres. Beaucoup de mes pièces s’appellent Sans titre : au-delà du regard, l’appréhension physique du spectateur permet de transformer la pièce. C’est aussi cela qui m’intéressait dans cette proposition de dialogue offerte par Gilles, faire bouger les positions.
J’ai l’impression qu’il y a dans votre travail un questionnement qui relève davantage de l’identité individuelle, là où Gilles Saussier développe un travail qui me semble plus lié à la mémoire collective…
« Il y a en tout cas l’idée d’une tension entre l’individuel et le collectif. C’est cela qui m’intéresse dans la figure d’Alphonse Bertillon qui revient souvent dans mon travail. Avec l’invention de la codification du portrait, l’enjeu de la photographie est alors d’individualiser, de singulariser mais dans la perspective d’être inséré dans un groupe, dans une société. C’est justement cette tension-là qui a fait émerger cette exposition commune, l’idée de l’identité comme une dynamique entre soi et l’autre, et de la nécessité du regard de l’autre et de la présence du tiers pour faire exister une identité. L’autre étant parfois soi-même que l’on met à distance ou l'autre entendu comme communauté. C’est cet enjeu que l’on retrouve par exemple dans mon travail sur les Dominique Lambert (1).

Stéphanie Solinas, Dominique Lambert. Photo : Stéphanie Solinas.
Pourquoi cette affinité à travailler autour de la question de l’identité ? Vos projets ont-ils toujours exploré ces problématiques ?
« Oui, souvent. Mais j’ai le sentiment que finalement la question de l’identité n’est pas vraiment un sujet en soi. Toute position artistique parle d’identité pour moi, mais également de la vie et de la mort.
Le premier problème qui m’a intéressée dans la question de l’identité c’est qu’il n’y a rien de plus important, c’est ce qui nous définit, c’est ce que nous sommes, et en même temps nous n’avons aucune capacité à le voir, il n’y a pas de réalité tangible. On est obligé de passer par la représentation mais on sait que la représentation est un danger car elle sous-entend forcément une séparation même infime d’avec le sujet. Ça veut dire qu’il y a nécessairement un écart entre un individu et son identité, c’est assez vertigineux. Mon travail essaye d’explorer justement ce qui se joue dans cet entre-deux, cet écart quand on passe d’une représentation à une autre. Quand on passe d’un individu à sa photographie il y a une transmission d’information qui passe à la fois par une déperdition et par une création d’informations.
Ce qui m’intéresse est de comprendre dans quelle mesure la représentation n’est pas justement une opération neutre mais peut avoir un effet en retour sur les corps réels. Pour moi ce n’est pas quelque chose d’anodin.
La figure de l’anonyme prend finalement une place prépondérante dans vos projets tout autant que dans ceux de Gilles Saussier. Que pouvez-vous en dire ?
« Cette idée se trouve effectivement au cœur de nos pratiques. Gilles l’interroge dans la série du Tableau de chasse ou avec Spolia. Moi ce qui m’intéressait, et c’était vraiment le point de départ du travail Dominique Lambert, c’était l’idée de mettre au mur des visages. En fait, on a toujours une bonne raison d’être photographié et d’être exposé. Mais mettre au mur des visages nous fait forcément nous interroger sur leur « provenance », sur la raison de leur exposition, sur leur singularité.
Cela se voit également dans la série des Déserteurs que j’ai réalisée et qui renvoie aussi à l’idée des « à cotés » de la représentation puisqu’elle est directement en lien avec les oubliés de la représentation.
La question de l’anonyme passe ainsi par un travail autour des « morts ordinaires », dans une volonté de représenter l’absence tout autant que la disparition…
« La question qui nous intéresse est en effet de savoir quelles traces ces anonymes peuvent-ils laisser et quelle possibilité avons-nous pour les restituer si ce n’est un visage, du moins une identité, aussi parcellaire soit-elle.
La série des Déserteurs a ainsi été réalisée de 2008 à 2013. Il s’agit d’un inventaire des photographies manquantes sur les sépultures du cimetière du Père Lachaise. J’ai parcouru les 70 000 tombes, je les ai toutes regardées et dès que je constatais la disparition d’une image photographique, je photographiais cette disparition. J’ai ainsi enregistré 379 disparitions, qui constituent donc l’ensemble des images de la série que nous pouvons voir dans l’exposition.

Stéphanie Solinas, Déserteurs. Photo : Stéphanie Solinas.
On voit par-dessus chacune des photographies de cette série une inscription en braille permettant de compléter la représentation de ces disparitions. Pourquoi ce choix ? En quoi permet-il à l’ensemble des images de faire sens ?
« Il s’agit de la localisation des tombes au sein du cimetière. Ce qui est important pour moi dans Déserteurs, c’est cette volonté d’une dernière tentative pour conserver les identités par la photographie alors que la personne et même son image photographique ont disparu.
La photographie a ceci de commun avec nous, qu’elle subit les assauts du temps puis disparaît. Mais par cette inscription en braille, j’ai le sentiment que l’acquéreur du tirage peut finalement lui-même devenir le nouveau dépositaire d’une identité qui restera ainsi vivace. Il faut évidemment qu’il prenne le temps de déchiffrer les coordonnées pour se rendre physiquement sur place devant cette « disparition », où il apprendra le nom de la personne.
Il n’y a donc plus rien à voir dans l’image, en revanche dans la matière même de l’image, de par l’épaisseur du braille, il reste finalement toujours cette capacité de l’image photographique à conserver les identités.
Ce travail porte en soi l’idée de relativiser la question du voir, encore en faisant un pas de côté.En regardant des portraits photographiques, j’ai souvent le sentiment qu’il s’agit d’une diversion, tout est donné et on oublie d’aller questionner les choses qui sont autour. C’est ce que j’ai voulu éviter dans ce projet.
Il y a un certain attrait pour les disparus et la mort, sans pour autant qu’il se dégage un aspect glauque ou morbide dans vos réalisations, bien au contraire. Pourquoi cette volonté de travailler autour de cette thématique ?
« C’est une bonne question à vrai dire! D’une part je pense que la photographie porte en elle cette question de l’absence et de l’identité. Plus précisément elle porte la question de la conservation des identités dans le temps, c’est-à-dire d’être soi et soi-même à un moment M, puis soi et soi-même à un moment forcément toujours plus lointain. La mort semble être finalement le moment de la fixation de l’identité, c’est-à-dire la fin des évolutions de chacun. Et en même temps, je ne saurais dire si l’identité est si figée dans la mort. C’est en tout cas ce qui constitue la mémoire du monde et qui n’a pas de trace en fait.
Je crois vraiment que toutes ces réflexions ont à voir avec nos propositions, cette idée de l’anonyme ou bien encore des « sans-voix », de voir finalement ce que la photographie peut pour tenter de restituer cela.

Gilles Saussier, Le Tableau de chasse – Cimetière des pauvres. Photo : Gilles Saussier.
1. À partir du premier prénom mixte le plus donné en France, associé au 27e patronyme le plus porté, Stéphanie Solinas a défini une population d’étude et a établi un processus en plusieurs étapes mêlant différentes strates d’informations réelles ou supposées à propos des « Dominique Lambert » étudiés.
Propos recueillis par Delphine David
Gilles Saussier et Stéphanie Solinas, Fourrure, vitrine, photographie, jusqu’au 29 mai au Cpif, Pontault-Combault.
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