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À l’amour comme à la guerre, dans ses toiles comme dans ses performances, Kubra Khademi célèbre une puissance féminine frondeuse, porteuse de quelque chose de nouveau. « Quand les femmes prennent le pouvoir, elles ne font pas la même chose que les hommes. Elles viennent avec un autre système, beaucoup plus difficile à mettre en place, parce qu’elles doivent déjà effacer ce qu’ils ont fait, la manière dont ils ont détruit la terre, l’humanité, les femmes. » C’est à cette lumière qu’il faut comprendre l’une de ses premières pièces, Armor, qu’elle paiera d’une fatwa, de menaces de mort, et d’un exil forcé : en 2015, de retour dans son Afghanistan natal diplômée des Beaux-arts de l’Université de Lahore au Pakistan, elle déambule en armure dans les rues de Kaboul pour dénoncer le harcèlement de rue dont les femmes sont victimes. Autre contexte, autres risques, c’est toujours sur le même axe qu’il faut lire le tableau central de Golden Horizon, pièce qu’elle présentait cet automne au TNG, à Lyon : elle y brandit un sabre pour vaincre un dragon, représentation du mal absolu dans la littérature arabe du XIIIsiècle dont elle s’inspire.



Les armes de l’avenir 


Dans Golden Horizon, Kubra Khademi revient au conte et au merveilleux. On pense, fugacement, à la version illustrée de Merveilles des choses créées et les curiosités des choses existantes d’Al Qazwini, ouvrage scientifique fondateur datant du Moyen-Âge. En fond de scène, ses grandes toiles défilent telles des pages parmi lesquelles l’artiste se faufile pour en suggérer un sens de lecture, de droite à gauche, pas à pas vers un avenir réconcilié. Une fois le sabre introduit au cœur de la pièce, la vue d’armes prend un autre sens : instrument de plaisir et de joie sur scène, bijoux révolutionnaires dans la vie. On remarque pendant l’interview la grenade enserrée dans son pendentif, et les kalaches en boucles d’oreilles. Tous proviennent d’un institut d’art clandestin, fondé par des femmes de Kaboul. « C’est énorme ce qui se passe là-dedans, c’est une vraie organisation. Elles fabriquent des vêtements, donnent des cours d’anglais. Ces bijoux, elles les fabriquent avec des balles. On peut en trouver partout là-bas, pour pas cher. D’habitude, les bijoux sont faits de pierres précieuses, mais là, pour la première fois en Afghanistan, c’est une matière cheap qui a été utilisée. » Kubra Khademi savait qu’elle serait prise en photo ce soir-là. Elle postera les clichés sur ses réseaux sociaux, avec cette légende : « Noël approche. Si vous voulez faire des cadeaux à vos proches, écrivez-moi en MP. »



Ne nous libérez-pas, on s’en charge 

 

Depuis l’assassinat de Jina Mahsa Amini, le 14 septembre dernier, et le début des manifestations en Iran, qu’elle suit de près, Kubra Khademi a repris un peu espoir. Si le gouvernement tombe, les Talibans perdront leur principal soutien dans la région. Mais elle ajoute immédiatement, comme pour se prémunir d’un malentendu : « Ça ne sauvera pas les femmes afghanes. Elles n’ont pas besoin de ça. Elles résistent depuis la prise de pouvoir, elles ne sont pas retournées à la maison, et ça, personne n’en parle. » L’artiste n’a pas eu à apprendre le courage des femmes, elle l’a toujours connu, en la personne de sa mère et de sa grand-mère avant elle. « Une anecdote : je devais avoir 10 ans, j’étais en train de pleurer et ma grand-mère m’a dit : une femme est forte, elle ne pleure pas, elle doit être vigilante, intelligente, car elle peut partir seule au travail le matin, et revenir à deux. » Khademi ne réalisera que bien après que son aïeule parlait là de ses accouchements, seule, dans les champs. Depuis, cette scène primordiale hante ses dessins.


En octobre dernier, la fameuse video dans laquelle quelques artistes françaises sacrifiaient une mèche (plus ou moins épaisse) de leur chevelure en soutien au soulèvement iranien, n’a pu qu’irriter l’artiste, forte d’un tel vécu. Elle n’ignore pas le racisme qui sous-tend parfois ces prises de positions, ni l’instrumentalisation dont son travail, son combat et sa personne peuvent faire l’objet. « C’est flagrant quand j’aborde certains sujets. Par exemple, j’ai peur des hommes afghans en Europe, ayant été agressée plusieurs fois. Quand j’ose le dire, j’ai droit à deux réactions opposées : certains s’inquiètent simplement pour moi, mais d’autres me répondent que tous les musulmans sont comme ça. C’est une façon d’utiliser ma situation pour justifier des propos racistes à l’égard des réfugiés - mais je suis moi-même une réfugiée (rires) ! Ça, c’est l’hypocrisie des islamophobes, qui m’utilisent pour opprimer les musulmans de France. Tu peux l’écrire en gras, dans ton papier : vous êtes des lâches, dénués de toute empathie, et je vous vois. » 



> Habibi, jusqu’au 23 février à l’Institut du monde arabe, Paris

> Golden Horizon a été présenté du 23 au 25 novembre au Théâtre Nouvelle Génération - CDN de Lyon, dans le cadre du Focus Afghanistan

> Assembly of Remembering-Forgetting du 9 au 11 mars au Théâtre de la Ville, à l'Espace Pierre Cardin, Paris, dans le cadre du "Focus Afghanistan/L'Exil en Partage" ; intervention le 8 mars dans le cadre du "Débat des Femmes"