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C’est un paradoxe trop souvent éprouvé : on connaît dans le détail la trajectoire de l’ami Jean Moulin en région lyonnaise mais on ignore la géographie politique de ses propres grands-parents. Il n’y a pas d’endroit plus cryptique que la famille. Celle de Lucía Etchart a fait partie des Tupamaros, un groupe révolutionnaire d’extrême gauche actif dans les années 1960 en Uruguay. Sa mère a survécu dans la clandestinité grâce à l’assistance d’une dénommée Xeña. Une fois mise à l’abri, elle a fait la promesse de donner ce prénom à sa fille aînée, la sœur de Lucía. Mais le fonctionnaire a fait une faute d’orthographe dans le registre des naissances, si bien que les homonymes se sont cherchées toute leur vie sans se trouver. C’est ce genre de comptes qu’Etchart tente de solder dans Tupamadre, en faisant le portrait du personnage clé de l’enfance : la mère tempétueuse et secrète, la mère à la plage et la mère en chimio ; la mère finalement morte avec les mystères de sa vie. Il faut combler les trous dans le récit. Déjà, il faut choisir de croire aux racontars à moitié formulés, comme cette histoire de Xeña. Mais vus depuis l’enfance, les telenovelas et la lutte armée obéissent au même type de dramaturgie. La vie est un dialogue interne entre les piliers du bar de quartier et des bimbos brésiliennes vues à la télé, mis en scène par une petite fille qui parle trop dans un monde de silence. Dans la petite maison de Montevideo, on entend parfois du français, cette langue ramenée par ses parents de quinze ans d’exil avant la naissance de Lucía. C’est la langue qu’elle a choisie pour écrire Tupamadre : un français incorrect, sans accents ni apostrophes, sans la grammaire de l’école, où la sensation se substitue à la structure. Puisque l’orthographe sépare les gens dès la naissance. Lucía Etchart, qui vient de passer sept ans en France, retournera vivre en Uruguay à l’automne. En guise de pot de départ, elle s’apprête à publier Burro Cacao, son second livre. Ça commence comme ça : « Toulmonde, chaque etre dedans et dehors cete planete, le sai bien, / la rime sauve. / De koi sauve la rime ? Mais quele question de merde. » En couverture, un vaisseau spatial s’écrase sur la Tour Eiffel dans un nuage de fumée rose. Ce livre est écrit depuis l’intérieur de l’Empire, sur une période tourmentée. Pepe Mujica, ancien guérillero Tupamaros devenu président, est mort en mai dernier, marquant la fin d’un cycle pour les gauches postrévolutionnaires en Amérique latine. Nous nous rencontrons à Madrid, à mi-chemin entre Paris et Montevideo, où elle passe l’été pour tatouer. Rendez-vous dans un des rares cafés ouverts par un 15 août caniculaire. Elle a prévenu : « Il fera cho mais pa en mode brebis mortes. » Tout le monde est bien vivant.


Un entretien extrait du n°127 de Mouvement



Vous avez grandi dans une maison de Montevideo où le français apparaissait parfois sur la couverture d’un livre ou au détour d’une phrase, généralement pour exprimer une douleur enfouie. L’histoire de votre famille est liée à cette langue ?

 

Le français était la langue que mes sœurs parlaient avec ma mère dans des moments où je comprenais que je ne devais pas comprendre. Mes parents se sont rencontrés en France dans les années 1970, aux funérailles d’un autre exilé. Mon père habitait à Paris et faisait des études ; ma mère vivait dans un HLM à Nanterre avec son vieux mec pourri et faisait des jobs de merde. C’est mon père qui m’a raconté l’exil. Ma mère ne m’en a quasiment rien dit. Or dans tout ce que mon père raconte – la prison, la torture –, on dirait qu’il est parti en colonie de vacances. Quand il me parlait de la Fran

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