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Le rock n’est guère soluble dans le théâtre. Beaucoup s’y sont essayés, mais les réussites sont rares. Le mauvais esprit, l’attitude frondeuse, l’hubris sonore : quelque chose dans les contre-cultures musicales résiste au passage sur les planches – et c’est tant mieux. Une poignée d’artistes de la scène sont toutefois parvenus à traduire un peu de l’électricité et de l’exubérance de la pop ou du punk. Figure du théâtre alternatif, Renaud Cojo s’en approche dans ses solos. L’auteur-interprète Sébastien Barrier aussi, dans sa dernière création Dear Jason, Dear Andrew. Dans les deux cas, nul hommage, nulle révérence : c’est la confrontation de deux folies qui fait le show – celle d’un performeur lunatique et celle qui transpire d’un projet musical. 

 

Chez Barrier, l’étincelle a été l’émergence de Sleaford Mods dans les années 2010. DIY jusqu’à l’os, le flegmatique duo de Nottingham est devenu l’improbable porte-flambeau du seum made in UK, et l’un des phénomènes de la scène indie-rock. Le frontman Jason Williamson, père de famille revenu de tous les excès, éructe un spoken word ultra imagé qui dégomme la glauquitude socio-culturelle de l’ère Brexit. À ses côtés, Andrew Fearn, beatmaker émacié, balance ses instrus minimalistes depuis son laptop et dodeline cannette à la main. Il n’en fallait pas plus pour provoquer chez Sébastien Barrier, lui-même père d’un enfant et « intermittos de merde » dans la cinquantaine, une puissante identification qui vire à l’obsession. À certains, le bonhomme rappellera ce pote nerd et illuminé, fréquenté dans la vingtaine puis perdu de vue dans la trentaine, qui passe ses nuits, sous pétard, à partager des sons obscurs sur YouTube auprès de tous ses contacts. Dear Jason, Dear Andrew, seul-en-scène augmenté au laptop et à la vidéo, revient peu ou prou à passer une soirée avec lui. Voire dans sa tête.

 

Au menu de ce stand-up foutraque, un peu n’importe quoi. Les messages intempestifs que le performeur sarthois bombarde sur le compte Facebook de ses idoles – qui les ignorent poliment. Des covers intempestives de leurs morceaux. Des vidéos à l’arrache de son quotidien : au volant dans sa caisse – défoncé avec son chat, sobre avec son fils –, ou dans les fêtes du coin, comme sur un port près de Lorient où il gonfle tout le monde avec son groupe préféré. Ou des récits bordéliques de sa vie – les soucis de santé de son père, une arnaque à l’assurance, le décès d’un pote. Et quelques fulgurances : « Le punk ne serait pas né si le régime intermittent existait au Royaume-Uni » – on vous laisse débattre. 

 

Entre les notes de ce carnet de bord live se dessine le portrait d’un fêlé, diagnostiqué bipolaire, qui sublime ses propres démons – créatifs, personnels – dans sa fixette pour un groupe indé. Tout en attitude et approximations, Dear Jason, Dear Andrew n’est jamais meilleur que quand il joue sur cette tension-là : un déséquilibre à fleur de peau et un aveu de détresse en même temps qu’une réjouissante fureur de vivre. Sans doute faut-il un peu d’humour, d’empathie et une inclinaison pour le post-punk pour adhérer à ce sympathique délire. À l’issue du spectacle, une dame qui manquait sans doute de tout cela s’indignait : « C’est pas du théâtre, c’est juste un type qui cause ! » Eh oui, ça s’appelle un seul en scène. Et à l’heure des budgets rabotés, il faudra s’y faire.   

 

Dear Jeason, Dear Andrew de Sébastien Barrier a été présenté du 3 au 13 décembre au Théâtre du Rond-Point, Paris

 

⇢ le 13 février au Trio…s, Inzinzac-Lochrist

⇢ du 19 au 21 février dans le cadre de Les Singulier·es au CENTQUATRE, Paris

⇢ du 11 au 14 mars au Théâtre Sorano, Toulouse

⇢ le 27 mars au Théâtre des Bains Douches, Le Havre

 

The Demise of Planet X des Sleaford Mods, sur le label Rough Trade le 16 janvier ; en concert le 10 mars au Casino de Paris 

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