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Il fait un temps radieux sur Genève ce weekend, mais un certain public a choisi de s’enfermer pour écouter des ensembles contemporains. Ce public, c’est celui des arts sonores, une des niches culturelles encore à même d’inspirer une telle dévotion. Le Festival Archipel les célèbre depuis 1992, en prenant soin de les rendre accessibles au plus grand nombre grâce à une tarification douce : de 0 à 20 CHF par concert – dans une ville où une simple bolo au resto grimpe à 28 CHF, c’est cadeau. À ce prix, on peut tenter l’inconnu et, de fait, des publics variés, aguerris ou non, se croisent dix jours durant à la Maison communale de Plainpalais où se déroule le gros de la programmation. Fun fact : c’est aussi dans ces lieux que l’on délivre, chaque année, des passeports suisses aux expatriés lors d’une cérémonie où se chante l’hymne national. 

 

L’art subtil du répertoire contemporain

 

D’autres hymnes y résonnent ce weekend, moins nationaux sans doute. Parmi les plus puissants, on relèvera le récital pour percussions de l’Ensemble 0, un trio français. Mosaïque de bleeps dans sa version originale en 1975, le « Drums » de Laurie Spiegel est ici réadapté pour des tambours faits main et pulse avec la même fluidité que le sang dans les veines. Plus spacieuse et nostalgique, une commande passée à la Canado-Américaine Claire Rousay mêle paroles multilingues, gouttes de piano et objets hétéroclites (sac plastique, chaîne métallique, etc). Le résultat, maniéré ou ambitieux selon l’humeur, ouvre une zone de méditation dans laquelle on se laisse volontiers flotter, ambiance « véranda en après-midi ». Mais le banger du lot s’appelle Smoker, une toute nouvelle pièce pour caisses claires et cloches tubulaires signée Mica Levi, compositrice britannique connue du grand public pour son projet pop, Micachu, et ses bandes sons obsédantes, dernièrement pour The Zone of Interest (2023). Noyés dans la fumée (un effet de scène rare en musique contemporaine), des blocs rythmiques et des intensités de jeu alternent par coupes sèches et produisent un suspense à couper le souffle, ininterrompu sur la totalité de cette partition brute. « Au cinéma, ce genre de musique, ça passe, mais là, il me manque quelque chose », déplore une festivalière à la sortie. Les films : le meilleur relai du contemporain. 

 


© Ensemble 0 © KenzaWadimoff 




La guitare solo console de tous les maux

 

Alessandra Novaga nourrit aussi sa musique de cinéma. C’est même l’objet de The artistic image is always a miracle, son succulent album de 2024 sur lequel on entend le bout d’un film de Tarkovsky. Son médium est un des plus purs : la guitare électrique solo, tout juste augmentée de pédales d’effets. C’est un genre en soi, qui traverse le classique, la pop et encore le cinéma – la BO du Crash de Cronenberg, signée Howard Shore, est un cas d’école. Une écriture et des sonorités similaires embaumaient la grande salle de Plainpalais lors du seul en scène de la guitariste italienne. Un moment hors du temps, entre bulle ambient et romantisme pur, durant lequel nos petits cœurs pendent aux cordes de l’instrument. Trop d’émotion, sans doute, pour la frange la plus puriste des auditeurs en présence, qu’on entend regretter à la sortie que ceci est « trop sentimental ». Les musiques de création : une guerre de positions. 

 

© Alessandre Novaga © KenzaWadimoff 



Tout pour l’expérience 

 

Heureusement, tout le monde trouve son compte au festival Archipel, qui garde une place pour des aventures garanties sans pathos. Comme celles qu’imaginaient le compositeur Peter Ablinger, disparu l’an dernier. Dispersés dans les espaces de la maison communale, les étudiants de la Haute école de musique de Genève se prêtent aux protocoles performatifs de l’Autrichien, tous plus arides les uns que les autres : une note de guitare répétée, une autre tenue longtemps sur une clarinette, un bruit blanc qui revient de temps à autres, douze radios allumées en même temps, ou encore cette serpillère qui s’égoutte pendant qu’un trio performe, en sourdine, une pièce disharmonique. Autant d’exercices d’écoute qui invitent à apprécier les événements sonores non plus pour leurs qualités propres mais pour leur manière de surgir dans le temps et l’espace. Bien sûr, l’efficacité de la démonstration demeure à la discrétion du public, à savoir une quinzaine de participants en ce dimanche ensoleillé, partagés entre attention profonde et sourires en coin. 


Luciano Berio fait parler la foudre

 

Changement de décor pour une des pièces de clôture du festival : le Victoria Hall, mastodonte de 1 600 places coincé entre l’opéra de Genève et son conservatoire. C’est là, sous les ors et les moulures, qu’une formation de plus 80 musicien·nes et chanteur·euses vont ouvrir une faille spatio-temporelle par les voies d’une pièce de l’Italien Luciano Berio, compositeur phare disparu en 2003. Achevée en 1976, Coro est une affaire impossible : magma de textes chantés ou parlés en plusieurs langues (airs folkloriques, Pablo Neruda, etc), superpositions polyrythmiques entre sections vocales et instrumentales, murs du son foudroyants, répartition idiosyncratique des interprètes – bref, la grosse cavalerie du classique contemporain au XXe siècle. En préambule, un musicologue nous présente l’œuvre comme « confraternelle, dans l’idée de la 9ème de Beethoven ». Mais dans les faits, exécutée avec poigne et précision, elle fait l’effet d’une météorite rasant enfin l’humanité de la surface de la Terre. Coro rappelle même combien la musique contemporaine est une mine de sensations inouïes, à la fois violentes et exaltantes, comme peu d’autres courants musicaux en procurent encore. À une époque où l’industrie culturelle s’acharne à nous convaincre que Rosalia et sa chorale évangéliste sont le futur de la pop et de la musique pour orchestre, Coro, composé il y a 50 ans, nous soumet une forme d’une densité et d’une radicalité telles que nos corps n’ont toujours pas acquis les compétences pour la digérer. Voilà qui donne de l’espoir pour la création musicale à venir. 

 

Le Festival Archipel s’est tenu du 17 au 26 avril à Genève (Suisse)

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