« Avant, le punk évoquait pour nous de la musique trop forte, des mecs à crêtes, des caveaux et de la bière. Elle était comme figée dans les années 1980. Mais le punk, ce n’est plus vraiment ça. Aujourd’hui, il s’invente entre folk, rap et électro. Il est queer, féministe et écologiste. » Tels sont les mots de Béatrice Dedieu et Adèle Dumour, réalisatrices du documentaire À nos nuits punk accompagnant une expo d’archives au programme de Musica cette année. Cette déclaration d’intention aurait tout aussi bien pu être celle de Stéphane Roth, qui a pris en 2018 la direction du festival alsacien, longtemps concentré sur la musique contemporaine pour orchestres. Une institution qui, aujourd’hui, tend la main aux nouvelles générations sans rien sacrifier du canal historique qui a contribué à sa renommée internationale.
Cette coexistence entre musiques actuelles et histoire des avant-gardes ne se fait toutefois pas sans qu’apparaissent quelques inégalités entre les propositions. Cette année, les deux soirées consacrées au GRM, le « groupe de recherches musicales » initié en 1958 par le compositeur de musique concrète Pierre Schaeffer puis rattaché à l’INA, ont fait mouche justement parce que les artistes à l’affiche s’inscrivent dans une histoire de l’avant-garde à laquelle peuvent s’identifier les millennials, en raison de parentés évidentes avec la scène électronique d’aujourd’hui. L’électroacoustique immersive de Maria W Horn ou de Jim O’Rourke, les orgues en spirale de Terry Riley ou les iridescences synthétiques de Laurie Spiegel, tous interprétés par des musiciens émérites, ont trouvé dans l’écrin de l’église Saint-Paul un terrain d’épanouissement idéal : une spatialisation du son merveilleuse, un cadre impressionnant, un confort d’écoute absolu. Tout y était.
© Thaïs BretonLe focus consacré à l’Irlande ce week-end-là ne jouissait malheureusement pas de la même cohérence. Certes, les chants a cappella du quatuor féminin Landless à l’église protestante Saint-Pierre-le-Jeune avaient le mérite de s’enraciner dans un terreau vernaculaire via un répertoire folk collecté majoritairement en Irlande du Nord, mais manquaient un peu de ferveur. En rappel, la reprise d’un hymne de Sinéad O’Connor témoignait d’un engagement politique, mais l’émotion n’y était qu’à moitié. À nouveau dans l’église Saint-Paul, la soirée « Irish Rising » prolongeait le focus sur les chapeaux de roue. Les concerts s’enchaînant presque sans temps mort, certaines transitions opèrent comme des chauds/froids : on passe d’un néoclassique convenu digne de Max Richter (Michael Gallen) à une musique contemporaine radicale (Crash Ensemble), d’un solo de violon bourdonnant signé Caoimhín Ó Raghallaigh à l’orgue spectral de Natalia Beylis, pour finir par une pop lyrique emportée par le chant de la diva Rachael Lavelle. Un éclectisme risqué donc, mais loin d’être à côté de la plaque.
Plus tard, c’est au Karmen Camina que ça se passe, bunker à la berlinoise planté au milieu de la splendide Manufacture des tabacs, doté de deux salles ultra-équipées et d’une vaste terrasse. Censé insuffler la dose d’énergie et de pulsations à même de détendre des jambes ankylosées, cet after est resté dans un entre-deux. Plaquant des violonades folk sur des patterns électroniques, le premier duo (a~a~r~d~e~n~t) peinait à décoller, tandis que les deux groupes suivants, à connotation « prog celtique » pour le premier (Lullahush) et « techno-rock » pour le second (YARD), se révélaient boursouflés. Il aura fallu attendre la prestation sans esbroufe de Zoë Mc Pherson pour toucher du doigt cette fusion entre musique expérimentale et clubbing. Une rencontre en demi-teinte avec l’Irlande donc, pour un festival pourtant déterminé à jeter des ponts entre des points éloignés de la géographie musicale contemporaine.
Le festival Musica se tient jusqu’au 4 octobre à Strasbourg, Mulhouse et Colmar
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