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Les épopées sont déterminantes pour l’organisation des sociétés : c’est là que se fondent les grands interdits, les pulsions primaires s’y cognent contre les tabous, un premier sens de la justice est donné. Revisiter de tels textes, même plusieurs milliers d’années après leurs premières diffusions orales, n’a rien d’anodin. Dans Until the Lions, sa version du Mahabharata – équivalent mythologique indien de l’Iliade d'Homère –, la librettiste Karthika Naïr donne la parole aux femmes, critique l’attitude va-t-en-guerre, montre une princesse, Amba, qui se réincarne en homme pour se venger de son ravisseur, le prince Brishma. Si elle affirme avec un sourire en coin n’avoir fait que lire entre les lignes, la poétesse indienne qui vit désormais en France contourne surtout une version officielle de cette épopée fondatrice de l’hindouisme que le gouvernement actuel voudrait imposer. Musique belliqueuse rythmée par les tambours, chorégraphie inspirée du kalarippayatt – art martiale indien, ancêtre du kung-fu – décor catastrophique marqué par la présence de deux chevaux encastrés dans un mur façon Maurizio Cattelan… L’opéra composé par Thierry Pécou et mis en scène par Shobana Jeyasingh porte à la scène cette guerre des interprétations.


© Klara Beck pour l'Opéra national du Rhin



Comment fait-on pour se confronter à un récit d’un tel poids culturel ? 


Le Mahabharata n’est pas un récit figé. Il a eu d’innombrables réinterprétations à travers le temps et les régions sud-asiatiques. C’est un palimpseste oral puis écrit qui se charge de plusieurs époques. Les premières versions, apparues pendant la période védique [entre le Ie millénaire et le Ve siècle avant J.C.– Nda], étaient moins épaisses. Elles ménageaient une grande place aux divinités de la nature, la pluie, le feu, la terre, le vent. Puis avec la sédentarisation et l’apparition de l’élevage, Krishna protectrice des vaches a pris de plus en plus d’importance. Ensuite ce récit s’est aussi réinventé dans ses versions Javanaises et Tamoules. Je crois vraiment que toutes ces visions du Mahabharata sont aussi légitimes les unes que les autres. De ce point de vue, Peter Brook ou Satoshi Miyagi avaient autant de crédit que moi pour s’en emparer. Ces épopées fondatrices qui posent la question des droits de chaque être dans un monde civilisé appartiennent à l’humanité. L’Antigone de Jean Anouilh est très différente de celle de Racine, mais elle dit tout autant de choses en s’ancrant dans son contexte politique.



Justement, quel est le sens politique de votre version dans le contexte actuel de l’Inde ?


Depuis que j’ai commencé à écrire ce livre en 2010, les choses n’ont fait qu’empirer. J’ai grandi dans un pays qui se voulait encore laïc – même si c’était une laïcité très édulcorée dans laquelle l’État essayait toujours de renouer avec une religion ou une autre. Mais depuis les neuf dernières années, le parti dirigeant se montre ouvertement hindouiste, il réclame que la constitution laïque soit remplacée par une constitution qui reconnaît l’hindouisme comme religion officielle. Avec ce fascisme montant, il y a de moins en moins de place pour tout ce qui n’appartient pas à un hindouisme monolithique, et donc aux différentes interprétations du Mahabharata. L’Hindutva est le mouvement qui milite pour pousser aux marges toutes les formes régionales et inclusives de la religion. Il est associé au parti politique au pouvoir au niveau fédéral, le BJP, et ses alliés notamment le RSS, qui est leur volet culturel et pédagogique. C’est un grand danger pour la liberté d’expression. Until the Lions, au contraire, puise beaucoup dans des versions régionales qui ne correspondent pas à la version sanskrite.



Quelle forme prend la censure ? 


Il y a eu de plus en plus de livres censurés et d’essais bannis des cursus universitaires. 2011 est une année marquante, avec le retrait du programme de l’université de Delhi du texte de A.K. Ramanujan, Three Hundred Ramayanas : Five Examples and Three Thoughts on Translation (Trois cents Ramayana : Cinq exemples et trois pensées autour de la traduction). Le Ramayana, comme le Mahabharata, est un autre texte fondateur de l’hindouisme. A.K. Ramanujan écrit cet essai pour parler de la pluralité des versions. Il a toujours été contre le mot réécriture car ça présuppose qu’il n’y a qu’un texte. Les forces politiques ont contesté, il y a eu des émeutes et il a finalement été retiré du cursus. Ça fait partie des déclics qui m’ont poussée à écrire… L’Inde est tombée au 140rang au classement mondial de la liberté d’expression. C’est la seule soi-disant démocratie électorale aussi mal placée dans la liste.



Bhishma (Cody Quattlebaum) © Klara Beck pour l'Opéra national du Rhin



Vous êtes-vous sentie menacée en publiant ce livre ? 


Moi j’ai la liberté d’être française, mais j’ai craint pour mon éditrice. Elle me dit toujours : « Ne t’en fais pas, ces gens-là ne lisent pas la poésie. » Les moments où l’on a eu les plus fortes réactions c’était plutôt en interview, ou pendant des événements où je faisais des lectures. Il y a des gens qui ont pris mon livre au premier degré, ils étaient horrifiés. Quelqu’un m’a même dit – à quel point l’extrémisme hindouiste est dangereux : « Mais vous vous rendez compte ?! Vous mettez en question les actions de nos ancêtres ! On ne serait pas ici s’ils n’avaient pas gagné la guerre ! » D’autres n’ont pas apprécié le fait que je ne fasse pas de louange à l’acte de se battre. J’ai eu ce genre de reproche. En réponse je leur évoque toujours les paroles de mon père, qui était militaire, qui s’est battu pendant trois guerres. Si lui ne voyait aucune raison de faire l’éloge de la guerre alors qu’il s’est battu pour le pays, je ne vois pas pourquoi je devrais faire des louanges par rapport à une guerre mythique… Que même l’œuvre originale critique ! Il y a un livre entier qui donne la parole aux femmes survivantes, femmes, veuves, mères, orphelins de la guerre qui reprochent à Krishna, le dieu qui a orchestré la victoire, cet immense coût pour la personne ordinaire. Vyāsa – Homère indien à qui l’on attribue le Mahabharata – a laissé la place pour une critique féroce de la guerre.



Dans Until the Lions, Amba, une princesse déshonorée, se réincarne en homme pour se venger de son ravisseur. Comment l’Hindutva perçoit les épisodes de transitions de genre que l’on retrouve depuis toujours dans le Mahabharata ? 


Comme vous pouvez l’imaginer, les partisans d'Hindutva ne sont pas du tout, mais pas du tout, favorables à la présence visible des queers (que ce soit les gays, lesbiennes ou transgenres) et à leurs droits. Ce qui est risible et ironique, parce que la cosmogonie hindoue contient une grande fluidité de genres. Une version du Mahabharata du IXsiècle, attribuée à l’écrivain tamoul Peruntevanar, relate la transformation de Krishna en femme pour devenir l’épouse d’Aravan afin d’exaucer son vœu de connaître l’amour d’une femme avant sa mort. Il y a une fête dédiée à cet épisode dans le village de Koovagam qui rassemble chaque année beaucoup de membres de la communauté transgenre à travers toute l’Inde.



Dans votre pièce, cette transition de genre n’a rien de simple, au contraire, elle complexifie davantage les personnages et interroge sur la division du féminin et du masculin… 


La princesse Amba est en communication avec Shiva, qui est représenté aussi bien sous la forme féminine que masculine. Quand elle dit « Their will be no debris of woman in me », elle veut se débarrasser de tout reste de féminité en elle car en tant que femme, elle n’a pas le droit à la justice. Et quand les dieux lui donnent la possibilité de rétablir la justice ça se transforme en vengeance. Bhishma, son ravisseur, est au contraire tiraillé par ses principes de virilité. Quand il refuse de l’épouser après l’avoir déshonorée, il sait que ce qu’il fait n’est pas juste. En plus de ça, il est en lutte avec son désir. J’ai voulu souffler cette idée que s’il se laissait aller à la vulnérabilité, au désir, à la tendresse, on n’en serait pas arrivé à cette fin cataclysmique, à toute cette violence.



Until the Lions: Echoes from the Mahabharata, jusqu'au 11 octobre 2022, à l'Opéra du Rhin, Strasbourg