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Tu travailles depuis longtemps sur ce double album qui reflète une période charnière de ta vie. Peux-tu en retracer le processus d’élaboration ?


C’est l’aboutissement d’un travail que j’ai entamé il y a quatre ans autour du rythme, de la densité, des harmoniques. Quelque chose de lent et viscéral, un peu baroque aussi, qui laisse filtrer une forme de mélancolie sous-jacente. On y trouve aussi un clin d’œil à la pop : plusieurs titres durent moins de trois minutes. Dès le départ, j’avais l’intention de diviser le disque en deux volets distincts, une partie studio avec de nouvelles compositions et une seconde partie axée sur des improvisations live. C’est aussi un temps qui correspond, dans ma vie personnelle, à ma transition. J'ai commencé le traitement hormonal fin 2022 et l’album était déjà en cours début 2021. Tout dans le disque reflète cette dualité en moi, du titre jusqu’à la structure.

 


Quelle est l’origine de ce titre mystérieux, Two Daughters ?


En 2021, lors d’une date en Suisse, j’ai découvert la réédition d’un disque de Two Daughters, un groupe expérimental anglais du début des années 1980. Leur musique est planante, bizarre et répétitive, avec des voix évanescentes, des boucles de synthés, des silences, des éléments percussifs. J’avais ce titre en tête avant même d’entamer ma transition. Il a contribué à établir la structure en miroir de l’album, ce rapport implicite à la dualité : intérieur/extérieur, horizontalité/verticalité, creux/plein, micro/macro. J’ai toujours aimé rassembler des notions antinomiques. Par extension, Two Daughters peut être perçu comme une référence au concept de « two-spirit » ou de « bispiritualité », utilisé par la communauté amérindienne pour qualifier les personnes non-genrées de leur communauté, qui remplissent un rôle cérémoniel. La composition du disque corrobore le timing de ma transition : cet album a évolué en même temps que mon corps. Il est structuré en trois parties qui correspondent à l’avant, à l’après, et enfin au tout : les deux qui se rassemblent pour ne faire plus qu’un. Tout ce que j’ai ressenti et traversé pendant cette période, je l’ai extériorisé dans ma musique. Les machines m’ont à la fois accompagné et libéré.

 


Tu te réfères souvent au glossaire de la sculpture et de l’ébénisterie pour décrire ton travail sonore. 


J’en ai conservé toutes les notions : modelage, volume, perception, perspective, plan, verticalité, horizontalité, proportion, profondeur de champ. J’ai d’abord étudié les arts appliqués à l’École Boulle, où j’ai appris des tas de techniques anciennes en utilisant des outils comme la masse ou le burin. Je pourrais encore sculpter des feuilles d’acanthe, des feuilles d’eau, des feuilles d’angle. Le moment de l’affûtage du burin ou de la gouge, ça m’est resté aussi. 

 


Y a-t-il des sculpteur·rices qui ont influencé ta propre démarche ?


L’Américain Gordon Matta-Clark est celui qui m’a le plus marqué. Le fait de découper, de creuser la matière, de créer en creux plutôt qu’en plein. La Britannique Rachel Whiteread également. Le moulage, c’est quand même une des premières choses que j’ai faites dans ma vie. Tu vois d’abord la chape qui est un peu dégueu, puis quand tu ressors, tu as la contreforme, c’est là où tu vas mettre ton plâtre et démouler pour obtenir la pièce finale. C’est finalement assez proche de ce que j’ai ressenti pendant ma transition : le fait de me retourner comme un gant, que l’intérieur se retrouve à l’extérieur. C’est comme si j’étais moi-même une chape et que je m’étais enfin démoulé. Cette façon de renverser l’espace en passant du creux au plein, c’est exactement ce que fait Whiteread. 

 


Le morceau In the woods est sans doute le plus « pop ». Son titre renvoie aussi à la forêt, aux sous-bois, et revient comme un leitmotiv.


J’ai grandi dans un village du 91, en bordure de la forêt de Sénart. J’allais tout le temps m’y balader seul, c’est là que je me suis construit. Là-bas, plein de choses s’éveillent en toi, tu te détaches du monde humain, tu observes les plantes, les rayons de lumière passer entre les arbres, tu croises à l’improviste des animaux sauvages. Ça ouvre un imaginaire très riche quand tu es enfant puis adolescent. Cette forêt a occupé une part importante dans ma vie. Son côté enchanteur aussi, puisqu’il s’agit d’une forêt druidique. Au petit matin ou en fin de journée, c’est magique : les couleurs, l’atmosphère, le silence où percent seulement les chants d’oiseaux. Cela déclenche en toi une certaine spiritualité, un univers mental lié à l’ésotérisme, aux rituels païens.

 


Pour la première fois, tu fais usage de ta voix, même si elle est presque inintelligible.


J’ai longtemps voulu expérimenter avec la voix, mais je ne me sentais pas prêt. D’autant que son timbre s’est mis aussi à changer en transitionnant. À chaque nouveau disque, je ménage des ouvertures vers d’autres possibilités que j’explore par la suite. Le dernier morceau du disque, Miraculous two, est un hommage à l’artiste néerlandais Bas Jan Ader. J’ai découvert son œuvre quand j’avais 21 ans, ça m’a bouleversé et j’ai gardé le fascicule où étaient écrits ses poèmes. J’ai repris ses mots, qui ressemblent un peu à des haïkus : « In search of the miraculous, I’m too sad to tell you. » C’est très mélancolique, ça évoque à la fois l’amour et la liberté. 

 


Songes-tu à un projet axé autour de la voix ou du chant ? 


C’est en réflexion. C’est seulement depuis l’été dernier que je me suis mis à travailler la voix – à la transformer, la dupliquer ou la superposer. Je n’ai pas envie de la faire entendre nue, mais pas non plus de la rendre méconnaissable ni de l’ensevelir sous le bruit. À vrai dire, j’en ai un peu marre du registre purement noise, j’ai envie de m’ouvrir à des sonorités plus voluptueuses, de canaliser l’improvisation dans des structures plus pop. De laisser place à davantage d’émotion, tout simplement.

 



Two daughters de Méryll Ampe (Croux records) ; en concert le 13 mars dans le cadre du MOFO à Mains d’Œuvres, Saint-Ouen-sur-Seine ; le 17 mars à Miniwax, Paris ; le 20 mars chez Nathan, Douarnenez ; le 10 avril à Noumatrouff, Mulhouse ; le 11 avril à l’Embobineuse, Marseille ; 17 avril à 2ème Gauche, Tours ; le 30 septembre à la Cave 12, Genève 

 

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