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Des météorites. Une pluie de feu. Une onde sismique. Bien des phénomènes nous parcourent alors que nous sommes allongés sur le sol de l’Église Saint-Paul. Ce soir, les Percussions de Strasbourg y déroulent Le noir de l’étoile du compositeur de musique spectrale Gérard Grisey, tube de leur répertoire depuis son entrée en 1991. Un large public, y compris familial, s’est réuni pour cette pièce grondante de tensions, interprétée à fort volume. Pourtant, les six foyers d’instruments répartis dans l’édifice ne sont pas amplifiés – seules quelques pulsations électroniques s’ajouteront aux assauts des percusionnistes. Sur un peu moins d’une heure, se jouant des silences et de l’écho du lieu, l’ensemble simule ni plus ni moins qu’une guerre des étoiles : la partition s’inspire de l’activité des pulsars, ces fameux astres morts émettant des signaux dans la galaxie. Un réjouissant exemple de l’hubris qui saisit parfois les arts : se hisser jusque dans la vie des sphères. Qui a dit qu’on ne pouvait pas vivre des sensations fortes dans la musique contemporaine ? 

 

Et c’est là toute l’ambition de Musica, festival jadis cantonné aux musiques dites « savantes », opérant depuis quelques années une ouverture vers les musiques électroniques et les arts sonores au sens large. Ainsi, en un weekend, d’une église à un club, d’un théâtre à la Manufacture des Tabacs – nouveau hub culturel de la ville, l’on passe d’un spectacle musical de Joris Lacoste à un récital minimaliste du Suisse Jurg Frey, d’une crépitante installation sur le vivant signée Stéphane Clor et Kapitolina Tsvetkova à un live techno du vétéran britannique Ø [Phase]. À chacun de dénicher ses petites épiphanies dans ce parcours. Cela sera peut-être la prestation de Kara-Lis Coverdale : postée à l’orgue de l’Église Saint-Paul, la Canadienne nettoie les âmes avec un set ambient/drone aux accents certes lyriques mais relevé par une écriture et un charme qui projettent mille humeurs sous la nef. Ou cela sera peut-être encore la session d’écoute, les yeux masqués, de Knud Victor, défunt compositeur danois, à l’Église Protestante de Saint-Pierre-le-Vieux (les lieux de cultes de Strasbourg n’auront plus aucun secret pour vous après trois jours à Musica) : la dramaturgie de bruits bruts pensée par l'artiste – grincement de porte, rumeur de la nature, un homme s’écriant – conduit à perdre ses repères, à frémir ou à sombrer, c’est selon.

 


Les Percussions de Strasbourg à l'Église Saint-Paul © Thais Breton



La musique, c’est aussi du théâtre à Musica où le JACK Quartet se produit cette année sous différentes formes : concert ou mise en scène. Présenté au Maillon, Beautiful trouble appartient à cette seconde catégorie. Dans ce concert performé, la formation new-yorkaise se prête aux féconds délires de la compositrice et artiste pluridisciplinaire Natacha Diels. Sous sa direction, les musiciens à cordes, ici affublés de salopettes façon agents d’entretien, se réinventent en performeurs néo dada. Des vidéos en fond de scène les accompagnent : des animations cartoonesques, des stock footages ironiquement brandés « Adobe », ainsi que les avatars des musiciens eux-mêmes dans diverses situation, iconisés à la façon du trio d’entertainers les Blue Men ou des weirdos de l’humour Tim & Eric. Le fil conducteur de cette opération est tout aussi improbable : un défilé d’énoncés insolites – les règles d’un jeu de société ou des déclamations tendance écriture automatique – adossé à une partition qui soigne ses dissonances. Le ton fluctue également, naïf lorsque sont brandies des pancartes « No more wars », mécanique lorsque le phrasé se fait plus abscons. Produit d’un surréalisme à l’américaine, l’objet nous cueille quand on s’y attend le moins, comme si Robert Wilson avait scrollé les reels les plus chelous d’Instagram. L’un des interprètes l’annonce bien au cours de la pièce : « Quand on aime quelque chose, on ne se demande pas pourquoi. »

 


 

Kara-Lis Coverdale à l'Église Saint-Paul © Thais Breton




Cette édition 2025 de Musica a un autre versant et celui-ci se joue en club, plus exactement au Karmen Camina, dernier né dans le paysage nocturne strasbourgeois. Ce dédale de béton et de métal, à la fois rutilant et chaleureux, accueille un line-up à dominante canadienne co-programmé avec le festival montréalais Mutek. Planté au milieu d’une des salles du lieu face à un écran d’ordinateur comme seule source de lumière, le producteur Amselysen livre un set d’IDM tout en fragments dont le moteur rythmique se rompt régulièrement et les textures se télescopent. Plus tard, planqué derrière une tenture translucide, le duo belge Oton fédère davantage avec un live A/V qui n’en fait jamais trop, avançant depuis le seuil d’une techno 4x4 vers un climax de drum’n’bass à haut BPM. Plus bordélique, plus queer aussi, le Collectif local Peste Sauvage percute tout ce qui bouge dans le sous-sol : un remix gabber d’Its raining men de Geri Halliwell, du Sade et, plus tard, de purs kicks hardstyle ultra élastiques, diffractés à l’extrême. Et dire que le lendemain, on donne du John Luther Adams à l’Église de Saint-Jean-le-Vieux. « Deux salles, deux ambiances », comme on dit. 

 



Le festival Musica se tient jusqu’au 5 octobre à Strasbourg et Mulhouse.


Beautiful trouble de Natacha Diels et le JACK Quartet, le 5 novembre dans le cadre du Festival d’Automne au Théâtre Silvia Monfort, Paris. 

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