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Les flux de données ont-ils une couleur, une taille, une saveur ? S’injecter la fibre optique en intraveineuse, ça donne quoi ? À toutes ces questions que seuls les nerds les plus hardcore se sont posées un jour, l’œuvre sonore et visuelle de Ryoji Ikeda fournit des réponses XXL. La data crue et nue, cela peut être un tunnel de scripts et de diagrammes défilant sur des écrans symétriques à une vitesse défiant l’optique – ce « data.path » qui traverse plusieurs de ses expositions. L’arpenter, c'est nous ramener à notre condition de petite chose humaine face à la précision sans faille de la machine. La data, cela peut être aussi Test.pattern (2014), un shoot de codes binaires en noir et blanc contaminant soudainement les écrans de Time Square à New York : pendant trois minutes avant minuit, des code-barres animés scintillaient entre le Nasdaq et les pubs pour fringues – et tant pis pour les épileptiques. Plus massif encore mais plus contemplatif aussi, la data peut s’incarner dans Spectra, pilier de lumière perçant le ciel à la nuit tombée et visible à vingt kilomètres à la ronde. L’installation, ingéniée par la team française en charge de l’illumination de la Tour Eiffel, s’est posée un peu partout. À Londres en 2014, le maire Boris Johnson fête le centenaire de la Première Guerre Mondiale avec. À Barcelone en 2009, les riverains appellent les flics quand on l’allume pour la première fois. 

 


Test Pattern à La Villette © Martin Argyroglo
   


Avant d’envahir les centres d’art et les centres-villes du monde entier, les obsessions techno-mathématiques de Ryoji Ikeda se traduisaient surtout par du son. Issu de la scène club tokyoïte des années 1980-1990, l’artiste japonais s’invente d’abord DJ – « des sets abstraits, sans aucun beat », précisera-t-il plus tard. Puis viennent les premières productions, zoomant sur l’infiniment petit. Sur +/- en 1996, l'apprenti producteur fait avec le strict minimum : une onde sinusoïdale, des infrabasses et quelque glitchs. Cette grammaire, Ikeda la creusera sur toute sa discographie. Le XXIème siècle débute alors et le bruit de la connexion internet par modem fascine une génération entière. Le Japonais se retrouve en tête d’un peloton d’artistes internationaux sculptant les textures sonores d’une société en pleine numérisation. Plusieurs formes en émergent : quelques-unes sont sévères, certaines arides, d’autres recèlent un certain groove. Les live audio-visuels ultra immersifs de Ryoji Ikeda les englobent toutes. Chez lui, les clicks et les cuts claquent dans l’air, la big data sature nos sens et la machine a le dessus. À côté de ça, Matrix, c’est Le Magicien d’Oz.



Ryoji Ikeda © DR



Comme souvent avec les œuvres d’art les plus formalistes, l’humain qui en est l'auteur s'est pour ainsi dire évaporé. Dans le flux des matériaux qui alimentent l’installation Test.pattern, se trouve parait-il l’un des rares portraits photo de l’artiste, broyé, comme le reste, en signal binaire 1/0. L’homme n’a donné au total qu’une dizaine d’interviews dans la presse, pour la plupart courtoises mais évasives. Dans ces entretiens, il rechigne à gloser sur son travail qui, selon lui, parle pour lui-même. Il s’agace aussi que « les médias attendent souvent de moi que je sois "radical", que j’incarne le Japon, ou encore que je sois expert en matière de zen. » Lui préfère s’étendre sur Bach ou la vie des grands mathématiciens. De Ryoji Ikedia, nous savons toutefois qu’il est né en 1966 de parents commerçants à Gifu, « grande ville industrielle où il n’y avait pas de scène artistique ». Adolescent, il écoute tout, d’AC/DC à Iannis Xenakis, de Stockhausen aux Ramones, abreuvé par l’émission radio qu’anime alors Ryūichi Sakamoto, pape japonais de l’électro-pop et de l’ambient. Dans les années 1980, il étudie l’économie à Tokyo. Il décrit un Japon où seuls comptaient « l’argent et le plastique, les affaires marchaient si bien qu’on aurait dit que tous les problèmes avaient disparu ». C’est dans cette ambiance « futuriste mais critique envers les utopies modernes » qu’il s’improvise programmateur artistique dans une galerie d’art puis intègre Dumb Type, légendaire collectif nippon au carrefour entre arts vivants et numériques. Leurs performances, d’au moins vingt ans d’avance visuellement, traitent d’aliénation sociale dans une esthétique immaculée. Là déjà, le producteur développe les spasmes électroniques qui feront plus tard sa signature.

 


Test Pattern à Times Square © Ka-Man Tse



Aujourd’hui, Ryoji Ikeda est une institution. Ses torrents de pixels ont submergé un vaste public. Le monde de la science l’adoube : le CERN l’a reçu en résidence et le célèbre astrophysicien Aurélien Barau convoque Platon ou la mécanique quantique pour louer son travail dans un catalogue d’expo. Côté lieux culturels, tous l’ont accueilli. À Paris où il réside, le Centre Pompidou lui consacre une rétrospective massive en 2018. À La Villette en 2017, le public déambule sur un tapis géant de données visuelles, son test pattern [n°13]. À l’Opéra de Paris en 2019, il sonorise un ballet cryptique du photographe Hiroshi Sugimoto croisant nô et poésie romantique anglaise. Aujourd’hui, c’est au tour de la Philharmonie qui lui consacre un weekend entier et révèle les deux facettes de l’artiste. Techno-indus avec le live Ultratronics, nuancé et DIY dans ses compositions pour ensemble. Il existe donc un autre Ryoji Ikeda, loin du vrombissement des data centers. Ses partitions sont délicates, pour ensemble à cordes ou une centaine de cymbales. D’autres encore sont à interpréter sur du papier, des ballons de basket ou ses propres mains. L’homme lui-même prendra la parole lors d’une rarissime rencontre publique. Autant de signes qui confirment une chose : on peut bien log out de la matrice. Bon à savoir à l’ère du triomphe de l’IA.  

 

 

Week-end Ryoji Ikeda du 5 au 7 décembre à la Philharmonie, Paris 

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