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« L’art est un moyen d’interagir avec la réalité et porte un potentiel de transformation », telle est la conviction de Markus Reyman, directeur de l’Ocean Space, sis dans l’Église Saint Lorenzo. Ici, l’océan n’est pas uniquement un objet de recherche, mais un environnement politique à penser et à défendre ; ainsi qu’un point de départ pour problématiser et comprendre le monde dans lequel on vit. En 2019, « The Current » est lancé, un programme de recherches pluridisciplinaire et d’échange sur la question des masses d’eau. Régulièrement, les processus et résultats qui en sont issus sont rendus publics dans le cadre d’expositions et d’un collaboratoire numérique travaillant à l’intersection de la recherche scientifique, de l’intelligence artificielle et de la protection de l’environnement : Ocean Archive.

The Soul Expanding Ocean est le dernier cycle de « The Curent », une exposition conduite par Chus Martinez – curatrice indépendante et Directrice de l’Art Institute de la FHNW Academy of Arts and Design de Bâle – divisée en quatre chapitres. Encore visibles à Venise jusqu’au 2 octobre, les deux derniers, font place aux histoires coloniales dont l’eau garde la mémoire. À l’intérieur de l’église Saint Lorenzo, que l’on croit être la dernière demeure de Marco Polo, l’espace est divisé en deux nefs distinctes par un remarquable autel double face : la première est destinée au public, la seconde réservée au monastère bénédictin adjacent. Dans cette atmosphère lumineuse, deux installations nous guident dans une expérience qui veut remettre en cause la séparation entre nature et culture, science et mythes.


The soul expanding ocean #3 : Dineo Seshee Bopape 

« Sentir, c’est penser » affirme la curatrice Chus Martinez. Sentir l’océan, c’est le comprendre à travers d’autres moyens que la raison, lui donner la parole ou, du moins, ouvrir un espace pour l’écouter. Dès l’entrée, nous sommes accueillis par le son de l’océan, que nous pouvons ensuite contempler dans les images en mouvement de Dineo Seshee Bopape, projetée sur trois grands écrans. Ici, nous pouvons profiter des grands coussins et nous laisser bercer par le bruit des vagues. Mais nous ne sommes pas à la plage. Au cours de sa résidence aux îles Salomon organisée par l’Académie TBA21, ce sont les esprits de l’océan qui ont touché Bopape, les présences de ceux qui ont trouvé la mort sur les routes de l’esclavage. L’invisible est au cœur de ses œuvres vidéo ou en réalité augmentée qui activent une présence multiforme à Ocean Space. Dans celles-ci, le voyage devient un langage à travers lequel les lignes du temps convergent et se croisent. Les temps anciens et légendaires n’appartiennent pas au passé, l’ère coloniale et l’oppression ne font pas partie de l’histoire, pas plus que la destruction et l’exploitation des ressources, voilà ce que révèle l’eau.


The Soul expanding Ocean #4 : Diana Policarpo 

L’autre moitié de l’église de San Lorenzo est occupée par d’immenses pierres statiques où sont incorporés des écrans où se contemplent des images sublimes nous ramenant aux fonds marins, aux algues, aux poissons, mais aussi à la mémoire.




Pour son voyage de recherche, Diana Policarpo est partie, elle, dans les îles sauvages portugaises de l’Atlantique Nord, cartographiant les histoires coloniales en suivant – grâce à des lentilles technologiques – les évolutions de la biodiversité dans les bas-fonds marins. Incrustés dans les installations, les vidéos de ces captations deviennent d’autres matériaux sculpturaux, et nous invite à réfléchir à la manière dont la science a été impliqués dans les processus coloniaux, piégées elles aussi dans ces dynamiques de pouvoir. À nous perdre dans ces images, l’Église semble se remplir d’eau. Nous sommes en apnée, perdus entre le sublime de la nature et le douloureux témoignage que cette dernière nous transmet de notre passé.

L’océan est un symbole. C’est l’eau, c’est la mer, mais c’est aussi tout ce que les cultures d’hier et d’aujourd’hui ont projeté sur lui, des mythes aux légendes, de l’histoire aux récits qui se renouvellent au fil des siècles. Qui sait si en donnant une âme à l’océan, chargé de toutes les cultures d’hier et d’aujourd’hui, des mythes, des légendes, et gorgé de sang, il ne serait pas moins difficile pour nous, les humains, de le respecter. Non pas par peur des dieux d’autres temps, mais par empathie et amour pour les abîmes qui font partie de nous.


> The Soul expanding ocean #3 et #4, jusqu’au 2 octobre à Ocean Space, Venise, Italie


La TBA21 Academy est un projet de la Fondation Thyssen Bornemitza Contemporary Art qui, depuis 2011, encourage la recherche, la diffusion scientifique et la production artistique sur les questions liées au changement climatique.