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À l’époque de votre spectacle Audience en 2011, l’inconfort du public était votre signature. Nous sommes en 2025 et l’un de vos derniers shows s’intitule Thanks for being here (« Merci d’être là »). Qu’est ce qui a entraîné ce changement de posture en une quinzaine d’année ? 

 

Vous vous êtes déjà écrit une lettre à vous-même dans le futur ? Je l’ai fait dans le cadre d’un projet qui n’a pas abouti et j’ai reçu la lettre récemment. J’avais 30 ans, j’en ai 48 aujourd’hui. En la lisant, je ne me suis presque pas reconnu : pourquoi est-ce que je me posais toutes ces questions sans intérêt ? Je ne travaillerais jamais avec quelqu’un qui pense comme ça aujourd’hui ! Mes préoccupations ont changé plusieurs fois entre temps. À l’époque d’Audience, je regardais le monde avec des lunettes très sombres. C’était encore la guerre en Irak, j’étais furieux que personne ne se révolte davantage. Je me méfiais des foules et donc du public. Je voulais secouer les gens, leur montrer que les choses n’étaient pas ce dont elles avaient l’air. Puis le COVID et Trump sont passés par là. Aujourd’hui, le discours dominant consiste à nous faire croire que nous sommes tous divisés, que la société est polarisée comme jamais. Il devient donc subversif d’essayer de penser le contraire. Lors d’une scène dans Fight Night (2013), notre spectacle sur la démocratie, nous demandons au public s’il a confiance en la majorité des gens présents dans la salle : ce n’est presque jamais le cas. Désormais, je me demande plutôt comment les amener à croire qu’ils pourraient y arriver. 

 



Thanks for being here © Kurt Van der Elst




En 2020, en plein confinement, Charlie Brooker, scénariste de la série d’anticipation Black Mirror, renonçait à plancher sur une nouvelle saison au titre que « plus personne n’a l’estomac pour digérer une fiction sur une société qui s’effondre. » Cela semble être votre sentiment ? 

 

Exactement. J’irai plus loin : être mièvre, c’est devenu subversif ; être moral, c’est le nouveau punk. Pourtant, la confrontation n’a pas disparu de notre travail. Celle-ci est seulement devenue plus positive. Certaines pièces de notre catalogue ne font plus sens pour moi, comme Internal [de 2007, dans lequel les spectateurs confiaient un secret, Ndlr] ou Audience [dans lequel une fausse spectatrice se faisait malmener, Ndlr]. Ce n’est plus ce que je veux transmettre. D’autres sont toujours pertinentes. £¥€$ [de 2018, un jeu d’argent fictif façon casino, Ndlr], par exemple, vient d’un sentiment virulent : ma haine contre les riches. Mais je ne cherche pas à ce que les spectateurs ressortent gonflés de cette même haine. À chacun de faire son expérience. Ce spectacle a tourné en Chine – ce qui n’est pas le cas de Fight Night qui traite de démocratie – parce que les autorités là-bas croient que c’est une critique du capitalisme. En réalité, c’est une critique de tous les systèmes économiques et de notre rapport à l’argent. Une fois, un banquier d’une grosse structure a vu le spectacle. Je m’attendais à ce qu’il le trouve simpliste, un peu naïf. Il m’a dit que les banques fonctionnaient exactement comme dans le show. J’ai trouvé cela glaçant. 

 



£¥€$ © Thomas Dhanens



Cette confiance retrouvée en le spectateur culmine dans Handle with care : cette fois-ci, le spectacle, c’est le public livré à lui-même avec quelques instructions dans une boîte. Aucun membre d’Ontroerend Goed n’est présent dans le théâtre. Est-ce là l’expérience ultime de l’horizontalité ? 

 

En concevant le spectacle, au fil des séances tests, j’ai cherché à millimétrer chaque action, à calculer le timing. Mais j’avais oublié une chose : le public est indomptable. Il n’écoute rien, n’agit jamais comme prévu. J’ai donc lâché prise. Tout ce à quoi nous avons veillé, c’était de ne pas recréer de hiérarchie entre participants. Pour éviter cela, la personne qui exécute la première instruction ne fait plus rien du reste de la pièce. Ainsi elle ne risque pas d’apparaître comme un référent auprès des autres. Cela découle d’une réflexion contemporaine sur l’autorité mais aussi sur la notion d’auteur, qui est remise en cause dans les arts aujourd’hui. Nous la questionnons aussi au sein du collectif : aucune personnalité ni comédien n’est mis en avant. Pour autant, nous ne sommes pas une organisation communiste : il y a bien une direction artistique, etc. Mais dans Handle with care, rien de tout cela n’apparaît. Il n’y a aucune figure d’autorité artistique en plateau ni en coulisse. Le staff du théâtre a tout juste quelques indications sur les lumières mais il est absent pendant le spectacle. Il n’est pas même attendu des spectateurs qu’ils jouent un rôle : les instructions sont conçues pour qu’il n’y ait pas de bonne ou de mauvaise manière de les exécuter – nous partons du principe qu’il existe de mauvais acteurs mais pas de mauvais public. Tout ce qui importe dans ce spectacle, c’est de comprendre ce qui peut nous conduire, en tant qu’individus, à nous intéresser à des inconnus, à les prendre en compte. 


Ontroerend Goed est réputé pour ses dispositifs interactifs. Vous dites pourtant concevoir « du théâtre interactif pour ceux qui n’aiment pas le théâtre interactif. » Or, à l’ère du tout expérientiel, du tout immersif, une part croissante du public raffole de ces formes. Comment résister au divertissement participatif ? 

 

En tant que compagnie connue pour proposer des expériences interactives, il nous arrive d’attirer des spectateurs qui abordent nos shows comme des ateliers pour se « libérer » ou je ne sais quoi. Mais cela reste limité. En majeure partie, le public de théâtre se méfie de ces formes-là : « Prendre la parole en public de but en blanc ? Oh non, pas encore… » Moi-même je déteste cela, je suis du genre à rester en retrait. Après, il est vrai que l’immersion et la participation ont un succès grandissant dans le champ des arts vivants et du divertissement. Dans la plupart des cas, leur usage relève du pur gimmick. Hamlet en immersif : à quoi ça sert au juste ? Quel intérêt si ma présence ne change rien à l’action ? Pareil pour les escape games : tout tourne autour de la résolution d’une intrigue. Cela ressemble à ces fameux « livres dont vous êtes le héros » qu’on lisait dans notre jeunesse : notre participation importe peu en fin de compte. Chez Ontreorend Goed, nous ne recourrons à l’interaction que si le projet le requiert – plusieurs de nos spectacles s’en passent. Et lorsque celle-ci est au programme, c’est pour la mettre au cœur de notre propos et non pas divertir le public. 

 



Handle with care © Joelle Desmet




Cela mène à des expériences qui peuvent être vécues comme intrusives. Vos comédiens eux-mêmes, parfois en contact rapproché avec les spectateurs, sont très exposés. Comment élabore-t-on l’interaction théâtrale à l’ère du « safe space » ?

 

Nous intégrons actuellement deux nouveaux interprètes et cela est au cœur de nos discussions avec eux. En vingt ans d’activité, vous n’imaginez pas les réactions qu’on a rencontrées dans le public… À l’issue des tests d’Internal, un couple a rompu. Cela nous a provoqué un cas de conscience et une des personnes concernées nous a entendu nous interroger. Elle est tout de suite intervenue pour nous dire : « Ne vous donnez pas trop d’importance : notre rupture couvait depuis longtemps, cela n’a rien à voir avec vous. » Une autre fois, encore dans Internal, une femme a attaqué la scénographie parce qu’elle entendait un autre spectateur flirter avec une interprète – c’était en fait son psychiatre avec lequel elle avait une liaison. Plus récemment, une spectatrice qui avait reçu un carton rouge dans £¥€$ s’en est prise à la croupière d’une table : « Je vais vous mettre une sale note sur Trip Advisor ! » Il faut donc s’attendre à tout. Aujourd’hui, nous prêtons beaucoup plus de soin à la façon dont on interagit avec le spectateur. Certains dans les arts jugent la notion de « safe space » contraignante, je trouve au contraire que celle-ci ouvre de nouvelles pistes de réflexion. Thanks for being here, par exemple, tend très concrètement un miroir au public : nous le filmons depuis la scène et diffusons l’image à l’écran. Nous nous sommes demandés comment le faire sans indisposer le public et il a suffi d’ajustements mineurs pour y parvenir : décaler la transmission vidéo de huit secondes et cadrer large, sans jamais zoomer. Une confrontation positive, cela tient parfois à peu de choses.  

 

 


Handle with care, du 14 au 16 octobre au CCAM, Vandœuvre-lès-Nancy

⇢ du 16 au 18 octobre au NTGent Minnemeers (Belgique)

⇢ du 6 au 8 novembre dans le cadre du Festival Némo au MAIF Social Club

⇢ du 25 au 28 novembre aux 2 Scènes, Besançon

⇢ du 9 au 11 décembre à Carré-Colonnes, Saint-Médard-en-Jalles

⇢ le 10 janvier 2026 à La Garance, Cavaillon

⇢ le 13 mars à La Mouche, Saint-Genis-Laval

⇢ le 18 avril au Palais des Beaux-Arts, Charleroi (Belgique)

 


Summit, du 12 au 28 février au NTGent Minnemeers (Belgique)

⇢ du 12 au 14 mars au Maillon, Strasbourg

 


Thanks for being here, le 14 octobre au CC Brugge (Belgique)

⇢ dates à venir en France


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