CHARGEMENT...

spinner

C’est durant sa jeunesse à Kinshasa qu’Alain Nzuzi Polo a commencé à se prendre en photo. Membre d’une famille nombreuse, l’adolescent s’arrogeait des moments d’isolement pour explorer son identité, seul avec lui-même. Pris à la dérobée dans un placard ou une chambre fermée à clef, ses selfies lui offraient un espace pour exprimer sa part féminine, tout en perruque et talons hauts. Un geste libérateur, digne d’une chorégraphie ou d’un rituel – « une danse silencieuse », décrit aujourd’hui l’auteur de ces autoportraits précoces. C’est en les publiant sur Facebook qu’Alain noue à l’époque des amitiés virtuelles décisives – il en conservera son blase, Belle Garçon, cadeau d’un internaute. C’est aussi en ligne que le jeune homme fantasme son émancipation, s’inspirant des clips de Papa Wemba, icône de la rumba congolaise et de la sape, cette culture de la flamboyance vestimentaire. Aujourd’hui, des années après sa formation aux Beaux-Arts de Kinshasa, désormais installé en Île-de-France, le plasticien revisite cette manne photographique dans son projet pour la commande Regards du Grand Paris. L’occasion de « faire le bilan sur le chemin parcouru » et d’exposer pleinement ce versant de son identité.



Alain Nzuzi Polo – Belle Garçon, image de la série Bulles Queer dans la cité, 2025



Après avoir vécu aux quatre coins de l’Île-de-France, je vis aujourd’hui à Paris, dans le 15e arrondissement, où cette image a été prise. J’ai demandé à un ami hétérosexuel de poser. Lorsqu’ils ont découvert mon homosexualité, certains amis sont partis et d’autres sont restés. Quelques-uns ont même accepté d’être intégrés à ma pratique d’artiste. Ainsi, je me livre à eux de façon abstraite et détournée, ça permet de continuer de nouer un dialogue sans être trop frontal. Cette image, comme d’autres qui impliquent des hommes de la diaspora congolaise, fait coexister différentes expressions de la masculinité. Il a dans sa poche arrière un autoportrait sur lequel j’incarne Belle Garçon, la part féminine de ma personnalité. Sur l’image, c’est comme s’il la protégeait. J’ai produit beaucoup de selfies comme celui-ci depuis que je suis adolescent, je les pense comme des mises en scène de moi-même, des témoignages de mon corps en cours d’émancipation, au fil des années. Quand j’étais à Kinshasa, je les postais sur Facebook. Cette pratique du selfie clandestin constituait une sorte de laboratoire de l’intime dont Internet était la prolongation.

 

 



Alain Nzuzi Polo – Belle Garçon, image de la série Bulles Queer dans la cité, 2025


Dans cette rue de Noisy-le-Champ, il s’est passé quelque chose de profondément transformateur pour moi. Ici, pour la première fois, je suis sorti au grand jour avec des talons et ma perruque. J’ai vécu deux ans dans cette ville, en plein Covid, chez une femme qui était comme ma marraine. À l’époque, je passais la plupart de mon temps à l’intérieur. Je rêvais d’aller me balader, sans me soucier des regards, sans avoir à me plier à cette masculinité intransigeante qui pèse sur moi depuis l’enfance. Je ne sais pas comment j’ai trouvé ce courage mais je me suis installé dans un parc pour écouter Beyoncé sur une enceinte, comme beaucoup d’autres hommes le font dans l’espace public. C’était très symbolique de le faire à leur façon. Un groupe de jeunes est venu me mettre en garde : « Ici, c’est la banlieue. » Je leur ai répondu avec un sourire solaire et finalement, tout s’est bien passé.

 





Alain Nzuzi Polo – Belle Garçon, image de la série Bulles Queer dans la cité, 2025



Ce dessin est une fenêtre sur mon adolescence à Kinshasa. Autour de moi, il y avait très peu d’images auxquelles me référer. Je dessinais en cachette les corps masculins de mes rêves. J’ai grandi dans une famille chrétienne, avec beaucoup de frères et sœurs. À l’époque, je ne voulais pas qu’on tombe sur ces dessins qui révélaient mes désirs naissants, alors je les brûlais. Aujourd’hui, je les poste fièrement. En illustrant ce changement radical dans ma vie, je produis une sorte d’archive de ma libération. À l’époque, je cherchais partout des figures masculines qui pourraient m’inspirer, me ressembler. Je me souviens d’un clip formidable de Papa Wemba, qui m’avait beaucoup marqué, dans lequel deux hommes entretenaient une relation ambiguë, que toutes les filles jalousaient. C’était très osé pour l’époque. Je me suis dit : « C’est ça ma vie, c’est ça ma communauté. » En arrivant en France, j’ai tout fait pour rencontrer le danseur en question, avec qui je suis devenu ami et qui m’a introduit à la diaspora queer congolaise.

 






Alain Nzuzi Polo – Belle Garçon, image de la série Bulles Queer dans la cité, 2025


Je vais souvent à Saint-Denis, où habite un ami. Là-bas, j’ai commencé à développer un nouveau volet de cette série. J’ai disposé mes vêtements dans l’espace urbain avant de les photographier. En arrière-plan, on distingue de la végétation qui pousse malgré tout, au travers du béton. J’y vois une métaphore de mon parcours. Longtemps, je n’ai porté ces artefacts qu’à l’intérieur. Aujourd’hui, ces vêtements, ces chaussures à talons, cette perruque sont aussi mes complices à l’extérieur. Cette mise en scène est un rituel de guérison. Je sors du secret et expose au grand jour une partie de moi-même. J’aurais pu me photographier en Belle Garçon à l’extérieur mais je trouvais cela trop littéral, trop frontal, et pas vraiment en accord avec ma façon « non-conquérante » de vivre mon identité. Je suis adaptable et je le vois comme une force. Je porte autant la cravate que les cheveux longs, en fonction de mon humeur et du contexte. Ce projet est un bilan, il acte une étape d’acceptation : désormais, je suis capable d’être qui je suis, dans toute ma complexité, sans avoir la gorge nouée.




Propos recueillis par Marouane Bakhti & Adèle Beyrand

Portrait : Louis Canadas, pour Mouvement




Cet article est issu du supplément « Regards du Grand Paris - année 9 », une coédition des Ateliers Médicis, du Centre national des arts plastiques et de Mouvement.



Lire aussi

    Chargement...