Ses images sont troubles, charbonneuses : il faut les regarder attentivement pour apercevoir les volatiles perchés dans les arbres nus des bords de Seine. Avec sa série Naviguer en oiseau, Caroline Cieslik s’est intéressée à la façon dont les cormorans habitent la métropole du Grand Paris. En suivant le rythme naturel de ces oiseaux d’eau, l’artiste et chercheuse découvre que leur principal lieu de vie est menacé par un projet d’entrepôt. Les non-humains ont des choses à nous apprendre, comment leur faire une place en ville ?
Pour capturer ces images de cormorans, vous avez dû identifier leurs habitudes, leurs zones de pêche et leurs dortoirs. Avec quelle méthode avez-vous élaboré cette cartographie alternative du Grand Paris ?
Les grands cormorans sont des oiseaux sauvages, je ne peux pas leur donner rendez-vous. « Naviguer en oiseau » signifie adopter le rythme d’une autre espèce, le rapport à l’espace et au temps qu’ont ces animaux, dont certains sont migrateurs et vivent en milieu urbain, extrêmement anthropisé. C’est aussi une démarche méditative. Plusieurs fois, je suis rentrée sans images : ce n’était simplement pas le bon moment. Il faut savoir accepter cela, mais aussi apprendre à photographier avec la juste distance, celle qui respecte le territoire de l’animal. Si le projet met à mal la tranquillité de ces oiseaux, c’est un non-sens. La photographie peut créer des relations, mais il faut, au maximum, éviter les intrusions et les instrumentalisations. Je ne fais pas de la photo à tout prix. Pour comprendre leur géographie et éviter les contresens et l’exotisation, j’ai croisé les points de vue d’un naturaliste et d’un écologue. Ensuite, mon travail consistait à observer.
Le cormoran est un oiseau assez grand, mais à l’échelle de nos paysages urbains, il est difficile à mettre en évidence. Comment lui faire, techniquement, une place dans l’image ?
J’ai travaillé avec de longues focales. Le choix du noir et blanc aussi, très contrasté, ajoute quelque chose de graphique qui se marie bien avec la silhouette de cet oiseau. D’ailleurs, dans le nom scientifique du grand cormoran, il y a « carbo », d’où vient le mot carbone, charbon. L’oiseau est mobile par nature, et faire le choix d’un appareil argentique — un Mamiya, sans mode rafale ni autofocus — pouvait paraître paradoxal. J’ai aussi beaucoup photographié à contre-jour. Ces partis pris de cadrage et de lumière induisent tout un processus d’imprégnation du territoire.
Votre pratique artistique est-elle d’abord une pratique écologique ?
À travers les sujets que je traite, mes nombreux échanges avec des écologues, des associations naturalistes, des militants écologistes, oui. Et dans une certaine mesure, par le recours à l’argentique. Même si cette technique nécessite des produits chimiques, je les recycle au maximum et certains de mes appareils ont 40 ou 50 ans. C’est aussi un enjeu dans la relation à l’image, il s’agit de revenir à une forme de sobriété, d’économie dans les prises de vue. Je n’ai pas cherché à tout capturer de ces oiseaux. Je voulais proposer une autre relation au temps, qui traduirait un rapport au monde différent.
Caroline Cieslik, image de la série Naviguer en oiseau, 2024Le cormoran est un nuisible pour les uns, une espèce protégée pour les autres. De quelle façon ces oiseaux archaïques cristallisent notre rapport au sauvage ?
Le cormoran a une beauté très ambiguë. Il est noir et dans notre société cette couleur porte toute une histoire associée aux mauvais présages. On le surnomme le corbeau de mer. En même temps, c’est un oiseau qui, dans sa sous-espèce continentale, avait disparu du pays au siècle dernier. Il est considéré comme un concurrent par les pêcheurs et les pisciculteurs. On l’a chassé et on l’a tué en France jusqu’à son extinction presque totale. Puis, grâce à la directive Oiseaux de 1979, on a mis en place des mesures de protection et le cormoran est revenu. C’est donc un très bel exemple de résilience. La population des cormorans s’est redéployée de manière assez spectaculaire, depuis les Pays-Bas et le Danemark, pour revenir à son équilibre originel. En France, certains pêcheurs voient ça d’un très mauvais œil alors qu’en Asie, par exemple, il y a une tradition de pêche avec des cormorans domestiqués. Traiter cet animal en nuisible est un choix que l’on fait.
C’est aussi devenu un animal totem de la lutte écologique.
J’avais pensé mon projet comme une rencontre avec une espèce en bonne santé. Mais les questions de luttes environnementales m’ont rattrapée. J’ai entendu parler du projet d’entrepôt logistique appelé Green Dock sur la berge en face de la réserve naturelle de l’Île-Saint-Denis, l’un des plus gros dortoirs de cormorans du Grand Paris, durant ma session de prises de vues. Naturellement, je suis allée à la manifestation contre le projet et j’ai retrouvé le cormoran, cette fois-ci sur les drapeaux et les banderoles. J’ai utilisé le même appareil photo pour documenter l’évènement. Sur ces images, le noir et blanc fait référence à une histoire politique des luttes environnementales et met en œuvre un aspect spécifique de la photographie : créer un trouble dans notre relation au temps, qui n’est pas linéaire, tout comme le fonctionnement de notre mémoire. Il y a des amnésies collectives symptomatiques de ce que notre société souhaite occulter.
Caroline Cieslik, image de la série Naviguer en oiseau, 2024Quels impacts immédiats auraient l’entrepôt sur les oiseaux ?
La Mission régionale d’autorité environnementale vient de publier son avis qui est sans appel. Cet entrepôt logistique ferait 650 mètres de long, plus de trente mètres de haut et se dresserait en face d’une zone protégée. Le bâtiment va projeter de l’ombre et changer l’ensoleillement de cet espace de vie, de reproduction, de repos pour la faune. Sans parler de l’artificialisation du sol à proximité des berges, du bruit et de l’intensité du trafic fluvial et routier. Pourquoi n’arrive-t-on pas à penser des projets d’aménagement dans des proportions modérées ? C’est un problème à grande échelle, lié à notre économie, qui repose sur l’exploitation de ressources qu’on va chercher et transformer très loin et à bas coût, au prix d’un bilan carbone, écologique et humain désastreux.
Il semble difficile de trouver des compromis entre des zones ultra-anthropisées et des espaces en dehors du monde humain, que l’on appelle des réserves. Pourquoi n’arrive-t-on pas à imaginer des solutions hybrides ?
Ma thèse de doctorat porte sur une friche transformée en parc naturel urbain et paraîtra à l’automne 2025 sous le titre Les Sauvages. Que représente la friche – en tant qu’espace non productif – dans notre société ? Quelle est l’histoire des parcs naturels ? La création des premiers parcs a souvent entrainé pour ces territoires l’éviction de leurs habitants. Il faut remonter aux représentations de la nature à l’Antiquité pour comprendre ce qui se joue. Dans les Bucoliques de Virgile, le poète chante un âge d’or où l’Homme et la Nature seraient en harmonie sur une terre appelée l’Arcadie. Or, les Bucoliques sont publiées dans un contexte de crise politique, en pleine guerre civile à Rome. Virgile en fait explicitement mention dans ses écrits. Il est intéressant de voir que ce rapport fantasmé à la nature comme refuge revient aujourd’hui en temps de crise. Après le chaos, l’empereur Auguste prend le pouvoir et commande à l’auteur les Géorgiques : un traité agronomique sous forme poétique, une ode aux vivants, mais qui servait aussi la colonisation des terres et la stabilité du pouvoir. À la Renaissance, le même principe est convoqué par la République de Venise qui a des velléités territoriales et souhaite aménager le paysage aux alentours de la cité. L’Angleterre impérialiste a beaucoup cité Virgile, et les terres des premiers parcs nationaux américains, volées aux populations natives, ont souvent été qualifiées elles aussi d’Arcadie. Cette idéalisation de la nature surgit régulièrement dans l’histoire. Elle se traduit par des prises de pouvoir sur des terres jugées désirables et donc appropriables. Mais la problématique de la réserve est tout à fait ambivalente. Au sujet de la zone Natura 2000 de Seine-Saint-Denis, les effets positifs sont indéniables : la régénération du grand cormoran parisien en atteste. C’est pourquoi le projet Green Dock est dommageable. Il y a très peu de zone Natura 2000 dans des contextes urbains aussi denses en Europe. Pourtant, c’est l’un des horizons de transformation du Grand Paris : apprendre à cohabiter, à coévoluer. Et c’est l’un des enjeux du projet Naviguer en oiseau : les cormorans sont eux aussi des habitants du Grand Paris, il s’agit de comprendre comment ils vivent dans la Métropole, en oiseaux.
Propos recueillis par Marouane Bakhti
Portrait : Edouard Jacquinet, pour Mouvement
Entretien issu du supplément « Regards du Grand Paris - année 8 », une coédition des Ateliers Médicis, du Centre national des arts plastiques et de Mouvement
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