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En 1971, un photographe polonais fraîchement débarqué à Paris, Eustachy Kossakowski, shootait Paris depuis ses extrêmes bordures : les 129 panneaux d’entrée de ville qui l’entourent. 45 ans après, Claire Tenu reproduit ces points de vue dans une série où la « ville lumière » révèle à nouveau l’envers de son urbanisme : saturé, chaotique ou résidentiel, loin de la carte postale et de l'hyperactivité du centre-ville.

« Je pourrais rester devant ma fenêtre indéfiniment, il y a tout dans cette vue. » À Aubervilliers, l’appart-atelier de Claire Tenu donne sur un tableau chargé : deux bâtisses brutalistes encadrent une rue très passante, une passerelle barre la perspective, un bâtiment municipal est creusé d’un renfoncement, et, au loin, un carrefour plus dégagé. « Ici, je témoigne de contrôles au faciès comme de petits deals. » Pour la photographe originaire de l’ouest de l’Île-de-France, le paysage parle, même dépeuplé. Les humains ne se bousculent pas dans les clichés qu’elle a pris des bordures de la métropole pour sa série Paris ne tient pas en place. Et pour cause : ses images capturent les zones liminales de la capitale, là où le bouillonnement de l’hypercentre se devine déjà et la frontière avec la banlieue s’estompe à vue d’œil. Pour en suivre le tracé, l’artiste s’en est tenue aux panneaux d’entrée de la ville, destinés au trafic routier, iconiques malgré eux. Cette signalisation trace un périmètre administratif de 54 kilomètres qu’elle a arpenté pendant deux mois en 2024. « J’ai habité quinze ans dans Paris, mais j’ai fait ce travail en habitant ici, à Aubervilliers. Ce n’est pas anodin. » Histoire de regarder la capitale avec un peu de distance ? 

 

Il y a près de 45 ans de cela, un autre photographe regardait Paris d’encore plus loin. Depuis sa Pologne natale, Eustachy Kossakowski avait des vues sur la France. Dans les années 1960, c’est encore à Varsovie qu’il gravite, photoreporter de renom, proche des avant-gardes artistiques. Peu après, lui et sa compagne, la critique et galeriste Anka Ptaszkowska, émigrent à Paris. Lorsqu’il tombe en 1971 sur le fameux panneau EB10 signalant l’entrée de Paris, le couple entame les démarches pour prolonger son visa. La signalisation prend alors un autre sens : celui d’une douane à franchir. L’idée d’en photographier la totalité – 129 panneaux – leur vient comme une plaisanterie. Et c’est le secret de bien des travaux qui ont fait date : la série 6 mètres avant Paris est née d’un gag pris très au sérieux – y compris par Claire Tenu qui en reconduit aujourd’hui le protocole. La même année, Anka et Eustachy demandent un coup de pouce à Gérald Gassiot-Talabot, influent critique d’art et instigateur du Guide du Routard, pour renouveler leur visa. Au débotté, le couple lui présente les premiers essais de la série. L’homme est instantanément conquis et une exposition est programmée au Musée des Arts décoratifs. Celle-ci tournera dans toute l’Europe, de Stockholm à Rome, en passant par Berlin, avant de revenir en Île-de-France, au MAC VAL, en 2017. 

 

Quand le tandem polonais fait sa tournée des panneaux en 1971, personne encore n’a documenté avec une rigueur aussi cadastrale la topographie urbaine. La mission photographique de la Datar ne voit le jour que treize ans plus tard, en 1984 – Raymond Depardon et Josef Koudelka en seront. Alors, que voit-on, à cette époque, à l’ourlet de la capitale ? Le périphérique est en chantier, recouvrant ce qu’on appelle encore « la zone », cet espace tampon recouvert d’habitats de fortune. La voiture est reine, en circulation ou stationnée à la sauvette. Les vues sont plutôt dégagées, les grands ensembles encore discrets. Aux biffins de Saint-Ouen, aux Puces de la Porte de Montreuil, les dégaines populaires d’antan défilent. Sur les murs, on lit l’actu : Lutte Ouvrière et le Mouvement Jeune Révolution, groupe d’extrême droite, font du rabattage de Levallois à Boulogne-Billancourt. À la frontière de Clichy, une enfant boudeuse se promène avec sa grand-mère. À celle de Saint-Mandé, trois cadres en costumes, de dos, partent déjeuner – le périph domine la photo, une usine à l’horizon, un utilitaire 4L siglé EDF-GDF au premier plan. Dans le dos du photographe, invisible, la « ceinture rouge », ces mairies majoritairement communistes de la couronne parisienne. Et toujours, immuable, fixé tout juste au-dessus du centre du cadre, le cartouche « Paris », noir sur gris délavé. La capitale, ça commence ici. 

 

IL N’Y A PAS DE SORTIE À PARIS

 

En 2024, que racontent les portes de la ville ? Claire Tenu les a sondées au plus près des points de vue choisis par Eustachy Kossakowski. Une carte dans son atelier en témoigne, piquée de punaises vertes. « Dans certains cas, l’aménagement n’était plus le même et le cadrage impossible à reproduire, explique la photographe. Aussi, beaucoup de panneaux ont disparu : la tendance est plutôt à ne pas les remplacer. » Pourtant, si le pourtour parisien n’a guère bougé administrativement parlant, son visage n’est plus le même. En capturant ces « non-lieux » frontaliers, à l’écart de l’ébullition du cœur de la capitale, c’est une autre histoire de la ville qui s’écrit. Les clichés révèlent des environnements désormais encombrés, saturés. L’affichage, la pub, les graffitis, débordent de toutes parts. Des murs antibruit surlignent le périphérique. Aux voitures se sont ajoutés les vélos. Et bien sûr, le bâti pullule – « il n’y a plus de dents creuses », observe Claire Tenu. Depuis la frontière sud-est, les rutilants buildings de la Place d’Italie luisent au loin sous un ciel bleu ; vers la Porte de Versailles, dans une rue autrefois déserte, un passant semble égaré parmi des architectures de verre et d’acier – « de la véritable science-fiction ». Non loin de la Porte Maillot, les ateliers d’artisanat ont disparu à la faveur de résidences chic – « les bacs à fleurs ont même des protections contre les 4x4 ». Présence insolite en ces endroits rarement animés, des foules assistent aux quelques épreuves des Jeux olympiques s’étant déroulées dans la rue, et surgissent parfois dans un coin du cadre. Enfin, une constante de 1971 à aujourd’hui : pas de panneaux de sortie de Paris. « Sauf à Levallois-Perret ! Peut-être une blague des Balkany ? »

 


Claire Tenu, images de la série Paris ne tient pas en place, 2024



L’objectivisme acharné et la rigueur conceptuelle qui guident les séries de Eustachy Kossakowski comme de Tenu ne se font pas, pour autant, au sacrifice du plaisir photographique. Chez les deux, c’est bien d’image qu’il est question. Le photographe polonais n’aura de cesse, dans sa carrière, de traquer des lumières rares, de Rome à Pompéi en passant par la cathédrale de Chartres. Ce soin transparaît déjà dans 6 mètres avant Paris, dont la saveur réside au creux des nuances du noir et blanc. Le cadrage aussi est idiosyncratique : un Rolleiflex 6x6 ultérieurement redécoupé. Dix ans après la disparition, en 2001, de son compagnon, Anka Ptaszkowska relate dans un livre les questions formelles qui agitaient le couple à l’époque : « Pourquoi le déplacement d’un centimètre sur la gauche d’un appareil produit un chef-d’œuvre, et d’un centimètre sur la droite, une mauvaise photo ? » Des décennies plus tard, Claire Tenu leur répond à sa façon : en rallongeant d’un centimètre de chaque côté, dans le doute. Une obsession pour la composition, pour la profondeur de champ, pour l’équilibre par le détail, sous-tend chacun de ses clichés. Bien avant qu’elle n’arpente le périph, la photographe, hantée par le lyrisme de Canaletto ou l’impressionnisme de Joseph Turner, avait déjà capturé le centre de Paris dans des photos en miroir d’anciennes représentations picturales. « Partout où je prends une photo, je me demande si quelqu’un a déjà fait une image du même endroit. »

 

6 mètres avant Paris et Paris ne tient pas en place relèvent donc un défi qui taraude bien des artistes : concilier enjeux esthétiques et captation documentaire en un même geste. Une démarche à laquelle Claire Tenu s’est rodée après plusieurs missions d’observation au service de paysagistes, dans la Vallée de la Seine comme dans la forêt de Fontainebleau. Un souci d’accessibilité du public anime aussi la photographe : « Les gens sont immédiatement touchés quand ils reconnaissent l’endroit où ils vivent. Cette nouvelle série a l’avantage de présenter une dimension ludique : un “avant-après”, un “jeu des différences”, qui happe instantanément le spectateur et m’intéresse aussi. » Au protocole de Kossakowski, la photographe a d’ailleurs ajouté un contrechamp à plusieurs points de vue. « Je ne voulais pas regarder seulement vers Paris. » Un pivotement à 180° donc, vers la « ceinture rouge », qui ne l’est plus guère aujourd’hui. L’objectif tombe alors sur de paisibles voies communales, ou nez à nez avec des portes de garages ou des bungalows de chantier, donnant lieu à des compositions abstraites, incongrues. « Ce que montrent ces images, c’est une frontière en cours de disparition, une limite qui s’estompe. Si un jour, dans quarante ans, quelqu’un reprend à nouveau ce protocole : qu’y verra-t-on ? » D’ici là, il y a fort à parier que la capitale aura digéré ses alentours : ce seront sans doute les limites du Grand Paris qu’il faudra immortaliser.


Texte : Thomas Corlin

Portrait : Louis Canadas, pour Mouvement


Article issu du supplément « Regards du Grand Paris - année 8 », une coédition des Ateliers Médicis, du Centre national des arts plastiques et de Mouvement

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