Capturer l'instant, témoigner, montrer par l'image que « ça a été ». L'oeil du photographe façonne notre représentation de faits, de lieux, de populations. Mais la photo est sélective et l'œil qui l'a accouchée porte avec lui son histoire, sa culture, ses références. Il a vu mais n'est pas omniscient. Pourtant il contribue à faire l'événement et crée les icônes en médiatisant ses images. Aujourd'hui, les « témoins appareillés (1) sont de plus en plus nombreux. Dans ces conditions, ne serait-on pas tous des photojournalistes en puissance ?
Editing : action qui consiste à sélectionner les photos et à les agencer pour produire un récit.
En observant les séries de clichés exposés, on s'aperçoit rapidement que ce qui fait la spécificité du travail photojournalistique, construit autour d’un récit, racontant par les images. Le point de vue est argumenté, documenté et a peut-être plus à voir avec la vérité qu'avec le réel. Le photojournaliste sait analyser ce qui rompt, fait ou défait l'événement. Lorsqu'il nous expose les violentes manifestations qui ont eu lieu au Burundi contre la troisième candidature du président Pierre Nkurunziza, Goran Tomasevic ne fait pas que montrer, il donne un point de vue construit.
Il ne se contente pas d’images de violence et donne aussi à voir le président jouer tranquillement au foot alors que son peuple manifeste dans les rues à côté. Sortie de la série, isolée, cette photo ne nous dit rien de plus qu'elle ne nous montre : un homme qui fait du foot. C'est la contextualisation par les légendes mais surtout l'editing qui construit le sens. Dans cette même série Burundi : Trois fois, non ! d'autres images, prises seules, auraient presque des allures de ballets tant le photographe y capte des mouvements, des suspensions de corps, sans toujours y adjoindre les marques ostensibles de rage ou de douleur. Plus elles sont seules, plus les photos se prêtent à diverses interprétations, allant à l'encontre de la démarche journalistique.
Autre proposition, autre réception. De Kiev à Kobané de Bülent Kiliç expose des photos de faits ayant eu lieu entre 2013 et 2015. Nous sommes au cœur de l'actualité, de « l'événement ». Pourtant, l'accumulation d'images de conflits armés et de manifestations nous rend quelque peu perméables à la spécificité des sujets couverts par le photographe. La force de certaines photos ou courtes séries de clichés nous amène plus à ressentir qu'à réellement comprendre et analyser la situation. C'est le choc, l'empathie créée par la confrontation avec les maux de l'humanité. Bien sûr il y a les légendes, mais de l’exhaustivité des sujets montrés, il ressort le commun de ces photos, et à travers elles, des conflits : la douleur et la violence. On retrouve ainsi les manifestants traînés au sol, les visages inquiets ou marqués par la souffrance, les barbelés, les enfants qui fuient, l'iconographie habituelle des conflits.
Route de Maras, Maras, Pérou, avril 2014. © Juan Manuel Castro Prieto / Agence VU’.
Et l'esthétique dans tout ça ?
Il est à la mode pour les photojournalistes d'appliquer à leurs images ce que certains appellent un « vernis artistique ». Cela peut questionner. Est-ce qu'une famine ne devrait pas être photographiée simplement, sans artifice, nous mettant directement face à la situation ? N'est-il pas douteux de vouloir faire du beau avec la misère ? Le photojournaliste n'est-il pas avant tout un témoin, un journaliste justement ? Certaines propositions du festival démontrent que le travail formel sur l'image, l'affirmation d'une sensibilité et la volonté de ne pas simplement capturer le réel peuvent contribuer à la force du propos. Les différences de traitement de l'image jouent dans leur réception et participent indéniablement à la construction du récit photographique.
Lorsque Daniel Berehulak couvre l'épidémie Ebola, il n'utilise pas de noir et blanc comme Alejandro Cegarra pour traiter de l'héritage de Chavez, mais des couleurs très vives qui nous plongent dans un monde parallèle. À l'inverse des images de conflits, auxquelles nous sommes habitués, nous avons peu vu de soignants affairés dans des tenues de cosmonautes jaunes désinfecter des corps dont on ne sait s'ils sont morts ou vivants. Le photographe capte ici l'humanité au milieu de cette terrible épidémie ; la peur de la contamination, le déchirement des familles. Le traitement de l'image, avec ses couleurs très vives, opère comme une mise à distance, une transposition du réel qui paradoxalement nous rapproche des sujets et nous plonge profondément dans l'horreur et l'aspect extra-ordinaire de cette crise sanitaire.
Dans un tout autre registre, Juan Manuel Castro Prieto choisit de nous présenter le Pérou non pas dans sa réalité brute, mais en le peignant. Les paysages et visages qu'il photographie ont presque un caractère fictionnel tant nous est transmis l'émerveillement du photographe. Les photos ont une beauté, une poésie et une tonalité toute particulière et nous donnent à voir « le monde selon Juan Manuel Castro Prieto ».
Au travers des différentes propositions, le festival montre bien que la force du photojournalisme est avant tout dans le récit que produisent les images, dans le fait d'assumer et d'affirmer une subjectivité face aux sujets. Comme l'avait justement souligné Denis Roche, « on photographie ce qu’on a regardé, donc on se photographie soi-même ».
1. Cf les travaux de Richard Begin sur la « mobilographie »
Visa pour l'image, du 29 août au 13 septembre à Perpignan.
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