Randa Mirza donne rendez-vous au bar du luxueux hôtel Le Gray. « J’espère que le café n'est pas à 10 000...» (l’équivalent de 6 euros en livres libanaises) Les organisateurs du festival l’ont installée dans ce symbole du nouveau Beyrouth avec les autres artistes de Photomed. Simple commodité ou malice de sa part, nous retrouver à cette terrasse pour discuter de son travail, qui depuis 15 ans fait dialoguer la ville, sa reconstruction et sa mémoire, nous semble fort à propos. Beyrouth et ses hôtels, c’est déjà toute une histoire. Celui-ci a ouvert en 2009. C’est l’un des derniers nés d’une flopée de cinq étoiles qui fleurissent dans le centre-ville de la capitale libanaise et qui rivalisent de signes ostentatoires pour attirer le touriste. Ici, ce sont deux Ferrari, l’une rouge l’autre jaune, trônant lascivement comme des statues aguicheuses, qui gardent l'entrée. À quelques encablures, posés comme des vanités sur le front de mer, d’autres hôtels aux façades éventrées racontent une autre face de l’histoire.
Le mythe d’une ville en verre
« C’est une ville qui a changé de visage trois fois en trente ans », lâche Randa Mirza entre deux cafés. En creux de ces mutations : la guerre civile qui a défiguré le pays pendant quinze ans. Randa Mirza est née en 1978, sur la ligne verte qui séparera d'est en ouest Beyrouth et ses habitants, jusqu'en 1990. « Au Liban, la guerre on n'en parle pas beaucoup, c'est comme si on n'avait pas besoin d'en parler ». Il suffit d'aller faire un tour sur l'ancienne ligne de démarcation pour comprendre. D'anciennes maisons beyrouthines criblées de balles et laissées à l'abandon succèdent ici à un centre commercial flambant neuf, là à des bâtiments officiels sans âme.
À la fin du conflit, les anciens chefs de guerre, reconvertis en leaders politiques, parviennent à s'accorder sur au moins une chose : il faut faire table rase du passé. 1994, l’État confie à Solidere, entreprise fondée par Rafik Hariri, premier ministre d'alors, le soin aussi périlleux que juteux de reconstruire le centre-ville. L'accent est mis sur la modernisation, la démesure diront les adversaires du projet. Les anciens souks, lieux de mélanges et de rencontres, en grande partie détruits, sont remplacés par des centres commerciaux inaccessibles au plus grand nombre. Un centre-ville sans mémoire, commence à sortir de terre. « Il y a une sorte de mythe contemporain qu'on cherche à nous vendre ici, qui voudrait qu'on puisse construire Beyrouth en verre . »

Randa Mirza, Beirut is back and it's beautiful, série « Beirutopia».
À cette époque, Randa à la vingtaine. Elle aussi se cherche. Lassée par la publicité qu'elle a passé cinq ans à étudier, elle décide, début 2000, de partir suivre des cours de photo et d'arts plastiques à Paris VIII. A son retour, elle commence à photographier Beyrouth, et la question de la reconstruction devient centrale. « Quand je me promène à Beyrouth, j'ai l'impression d'avoir 70 ans. Je vois tout ce qu'il y avait avant et qui a disparu. Je suis encore jeune mais je me sens dépassée. Dans l'imaginaire occidental, l'histoire de Beyrouth s'est arrêtée dans les années 1990. Tout va très vite ici, tu ne reconnais plus les lieux que tu fréquentais 5 ans avant. »
Cacher l'émotion par l'affiche
En 2003, elle réalise une série sur la grotte aux pigeons, cette grande arche rocheuse qui s’échappe de la mer et offre aux vendeurs de cartes postales le seul paysage naturel de Beyrouth. En noir et blanc, ces photos de jeunes hommes plongeant avec insouciance dans la Méditerranée, rappellent les moments de légèreté capturés par Willy Ronis dans l’après-guerre. En apparence seulement. Pour Randa, cette légèreté est trompeuse : « À l’époque, on était déjà en plein dans les projets de reconstruction. Photographier l’un des derniers espaces qui échappait au temps; un espace de vie, avec des petites baraques, des pêcheurs c’était déjà parler de l’effacement de la mémoire ».
Le propos est plus limpide avec « Beirutopia », série en cours sur laquelle Randa travaille depuis 2011. « Ça faisait longtemps que je réfléchissais à comment photographier la ville. Hormis le fait qu'il est difficile de s'y promener avec un appareil photo, Beyrouth est très difficile à photographier : pas de centre, pas de monuments représentatifs. Comment parler de tout ça dans l’image ? Comment parler de ce qui n’existe plus, de ce qui est en devenir ? C'est de ces questions qu'est née « Beirutopia » ». Elle se met à photographier les affiches publicitaires collées sur les murs cachant les projets en construction et représentant un résultat fini idéal, déconnecté de son environnement. Systématiquement, une indication vient contextualiser la scène. Un passant, un trottoir ou une égratignure sur l'affiche rappellent discrètement que ce n'est pas un panorama idyllique qui s'étend devant nos yeux. « Une fois qu'ils enlèvent la pub, c'est une toute autre perspective, comme s'il y avait un discours de la ville qui nous vend une ville moderne, qui n'a pas de caractère, pas d'histoire, pas de mémoire ».

Randa Mirza, The selective residence, série « Beirutopia».
C'est peut-être parce qu'elle a fait des études dans la publicité avant de se tourner vers la photographie, que Randa décrypte avec froideur les changements à l’œuvre à Beyrouth : « J'ai voulu traiter ce sujet de façon très conceptuelle. Il cache l'émotion par l'affiche. L'émotion est là mais elle ne s'exprime pas. Pour les Libanais ça dit quelque chose de ce qu'ils vivent tous les jours ». Il y a évidemment de l'ironie à avoir appelé « Beirutopia » cette série de photographies qui s'emploie à saisir les contradictions d'une ville en perpétuel mouvement. D'utopie pour Beyrouth, elle dit d'ailleurs ne pas en avoir mais comme nous voulons une réponse plus complète, elle étaye, sans conviction :« moins de voiture, moins de bruit, moins de pollution, des espaces verts, des immeubles moins hauts, quelque chose de plus humain. Faut pas trop en demander. »
Les projets immobiliers réservés aux plus fortunés continuent de remodeler certains quartiers de la ville et d’accentuer une gentrification rampante. « Bien sûr qu'il faut une organisation mais aujourd'hui elle est faite pour servir des intérêts capitalistes. Les gens se sentent en décalage avec cette ville inaccessible : tu ne peux pas te déplacer, tu ne peux pas acheter d'appartement, tout est fait pour les riches, pour les très riches. » C'est l'une des raisons qui l’ont poussé à déménager à Marseille, en 2012. Elle profite de ses fréquents allers-retours à Beyrouth pour poursuivre Beirutopia et se concentre sur un projet de relecture des mythes préislamiques oubliés. « On lie toujours l’arabe à l’islam. Il existe des mythes qui ont disparus de l’imaginaire collectif, qui rappellent qu’il y avait une culture une civilisation et une pensée avant l’islam ». La mémoire, encore.
Randa Mirza, « Beirutopia », du 20 janvier à 10 février à Beyrouth (dans le cadre de Photomed Liban).
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