CHARGEMENT...

spinner

On pourrait passer à côté. Une façade beige, un coin de chambre, un brin d’herbe qui pousse dans les fissures du bitume. Rien ne cherche à nous retenir et pourtant, l’œil s’arrête devant les images de Guido Guidi. Né en 1941 à Cesena, formé à l’architecture, le photographe italien a d’abord utilisé son appareil comme un outil d’analyse de l’espace avant de constituer une œuvre traversée par une attention particulière aux lignes, aux plans, aux seuils, aux façades. Très tôt, il se détourne des sujets « nobles » et s’intéresse aux bâtiments quelconques, aux objets délaissés. 


Toute sa carrière, l’artiste n’a cherché ni la virtuosité ni la perfection : il produit des images sans sujet identifiable ou composition claire, et préfère les périphéries et les rebuts. Ce sont les fruits de cette pratique constante que rassemble aujourd’hui Col Tempo, conçue par le MAXXI à Rome avant d’être présentée au BAL. Réunissant plus de deux cents œuvres en dix-huit séquences pensées par l’artiste, l’exposition constitue sa première grande monographie dans un musée d’art contemporain et rappelle l’ampleur d’une démarche longtemps restée dans l’ombre.




Guido Guidi, Cervia, 1968 © Guido Guidi




« Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? » C’est ainsi que l’écrivain Georges Perec, à la même époque que Guido Guidi, désignait l’infra-ordinaire, cette part du réel qui ne relève ni de l’événement ni de l’exceptionnel. Il s’agissait pour lui « d’interroger ce qui semble tellement aller de soi que nous en avons oublié l’origine. » L’œuvre de Guidi se lit au prisme de cette intention commune : photographier pour éprouver le non-événement, capturer ce qui se joue quand rien ne semble se produire. 


L’exposition au BAL s’ouvre sur ses expérimentations en noir et blanc datées de la fin des années 1960. C’est à ce moment-là que Guido Guidi réalise la série Di sguincio (« de biais ») : de nombreuses images prises avec des appareils de petit format, éclairées par un flash frontal. Les corps et les gestes surgissent dans des images aux cadrages abrupts, voire agressifs. C’est seulement au début des années 1980 que son regard commence à composer des scènes plus douces, habitées de silence. Dans Preganziol (1983), un plan fixe documente les variations de lumière dans une chambre. Le sujet semble absent et tout se joue dans la déclinaison du jour sur les surfaces. Guido Guidi ne dramatise rien : seules les infimes différences d’une image à l’autre témoignent des passages du temps. Même dans In montagna (1983-1988), une série plus colorée, les teintes sont froides, tirant sur le vert.




Guido Guidi, Rimini Nord, 1991 © Guido Guidi




Souvent classé parmi les photographes de paysage, Guido Guidi échappe pourtant à cette catégorie. Si son travail, proche de celui de l’Américain Lewis Baltz – photographe topographe de la société industrielle –, s’intéresse aux usines et aux manufactures, l’artiste documente aussi les infiltrations. Dans Fiume (2007) par exemple, les herbes folles percent le béton. Là encore, rien d’ostentatoire, juste une variation d’ombre, tout fonctionne par allusion plutôt que par affirmation. La surprise tient souvent à peu de chose. Son intérêt pour l’architecture figure aussi dans l’exposition, notamment par la série consacrée au célèbre mausolée moderniste Tomba Brion de Carlo Scarpa, réalisée sur près d’une décennie. Ici, aucune célébration du monument mais la tentative de se faufiler au cœur du lieu. Guido Guidi enregistre encore une fois les variations de lumière et répète chaque année les mêmes points de vue. 




Guido Guidi, Ravenna, 1972 © Guido Guidi




Apprécier une image exige de la patience, un état presque méditatif. Aucune de ces photographies ne fonctionne sur le principe d’immédiateté. « L’acte de photographier est une prière », affirme le photographe. La formule renvoie moins à une spiritualité qu’à une discipline du regard, répétée, rigoureuse. Ici, l’existence devient l’espace d’une expérience du temps, où la photographie n’enregistre pas un événement mais une présence fragile, toujours susceptible de disparaître.



Col Tempo (1956-2024) de Guido Guidi, jusqu’au 24 mai 2026 au BAL, Paris


Lire aussi

    Chargement...