Attention les yeux ! Devant les tirages monumentaux de Stan Douglas, le regard s’affole. On fouille les arrière-plans, on scrute les visages, on traque l’anomalie. Des foules en mouvement, des décors recomposés au millimètre, des scènes historiques plus vraies que nature. Né en 1960 à Vancouver, Stan Douglas appartient à cette génération d’artistes canadiens qui, aux côtés de Jeff Wall ou Rodney Graham, ont fait de la photographie un labo à la fois conceptuel et théâtral. Associée à l’École de Vancouver, cette scène s’est appliquée à brouiller les frontières entre document véridique et reconstitution.
Parallax rassemble au Jeu de Paume une vingtaine de tirages XXL et des installations vidéo plongées dans l’obscurité́. Peu d’œuvres, beaucoup d’espace. Certains clichés semblent contenir un film entier, tant Douglas excelle à mettre en scène le passé. Chez lui, l’histoire ne repose jamais en paix. Sa matière première ? Les archives exhumées, les témoignages recoupés, des décors reconstruits. L’artiste compose des situations spéculatives à partir de matériaux réels tout en exploitant les artifices du médium photographique. Dans Crowds and Riots (2008), quatre rassemblements historiques de Vancouver sont simulés avec des figurants en costumes, ambiance Hollywood. Hogan’s Alley (2014) redonne corps à un quartier afro-canadien rayé de la carte. Avec Midcentury Studio (2011), il s’appuie sur un photojournaliste fictif pour fabriquer les archives d’une époque révolue. Les images témoignent ainsi d’événements qu’elles n’ont jamais connus : en multipliant les fausses archives, l’artiste rappelle combien notre connaissance du passé repose sur des représentations.
2 March 1914 © Stan Douglas. Courtesy of the artist, Victoria Miro and David ZwirnerL’exercice prend une autre dimension lorsqu’il s’intéresse aux révoltes populaires. Dans 2011 ≠ 1848 (2022), les soulèvements de 2011 font écho aux révolutions européennes du XIXe siècle. Alors qu’un soulèvement social inédit traverse la France cet automne, ces foules recomposées résonnent avec la bataille des images qui l’accompagne. Une vidéo de quelques secondes, un cadrage opportun, et voilà tout un événement réduit à une seule version des faits. L’histoire se joue parfois au montage.
Stan Douglas emprunte aussi au cinéma ou à la télé ses moyens de production. Dans Hors-champs (1992), un concert de free jazz occupe les deux faces d’un écran : côté pile, la réalisation impeccable d’une émission musicale ; côté face, les câbles, les caméras, les musiciens qui patientent. Tout ce qui déborde du show. Plus sensible et envoûtant, Der Sandmann (1995) fait dialoguer deux vues sur des jardins ouvriers à Leipzig sur fond de réunification allemande et de conte fantastique. Les voix se désaccordent, les paysages se métamorphosent et un décalage s’installe.
London, 9 August 2011 (Pembury Estate) © Stan Douglas. Courtesy of the artist, Victoria Miro and David ZwirnerMais à force de démontrer que toute représentation est une construction, Douglas en fabrique d’autres d’une perfection presque intimidante. C’est tout son paradoxe. L’ingéniosité des dispositifs impressionne, mais finit par accaparer notre attention. On applaudit les constructions savantes de l’artiste davantage qu’on ne ressent ce qui traverse ses personnages. Les révoltes deviennent de somptueuses chorégraphies, les tragédies des tableaux impeccables. Tout est là, jusqu’au moindre détail. À trop vouloir illustrer sa thèse, l’œuvre ne laisse plus de place à l’inattendu.
Difficile de ne pas repenser au photographe Luc Delahaye, exposé dans ces mêmes salles en 2025. L’un part du réel pour le recomposer, l’autre le reconstruit de toutes pièces. Deux démarches distinctes, un même goût pour les images qui en imposent. Heureusement, si le Stan Douglas photographe ne laisse parfois rien au hasard, le Stan Douglas vidéaste ouvre des brèches plus troublantes qui font contrepoint. Les récits s’y dédoublent, le spectateur perd ses repères. Et si sa plus grande réussite était finalement de nous laisser, pour une fois, sans mode d’emploi ?
Der Sandmann © Stan Douglas. Courtesy of the artist, Victoria Miro and David Zwirner
Parallax de Stan Douglas, jusqu’au 10 janvier au Jeu de Paume, Paris
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