CHARGEMENT...

spinner

Vivre à la grande ville, mais dans une boîte à chaussures. C’est la réalité de bien des Parisien·nes qui se contentent des 9 m2 réglementaires pour se faire une place dans la capitale. La photographe Jade Joannès s’est immiscée dans ces intérieurs millimétrés et dans le quotidien de leurs habitant·es, qui vivent à petite échelle mais voient grand. Un travail pudique et sensible, coincé entre le lit, la douche et l’évier.

« Et vous, vous avez déjà vécu dans 9 m2 ? » La question n’a rien d’anodin dans la bouche de Jade Joannès. Depuis peu, la photographe multiplie les entretiens avec des personnes vivant dans des logements dont les dimensions mordillent le seuil de la légalité, tel qu’un décret le définit depuis 2002. Ces locataires, les statistiques les ignorent. En 2016, le ministère du Logement a recensé les habitations ne respectant pas les dimensions légales – 23 000 en France, dont 7 000 à Paris. Mais aucune étude n’isole celles qui se situent juste au-dessus. Jade Joannès photographie donc des invisibles – qui s’acquittent toutefois de loyers situés entre 400 et 900 euros hors APL. Un sujet peu visible, alors même que la crise du logement squatte les argumentaires électoraux et compte parmi les marronniers des médias de masse, qui se fendent régulièrement de reportages sensationnalistes pour nourrir les algos en images choc. 

 

La photographe l’annonce d’emblée : elle n’est jamais passée par la case « chambre de bonne ». « C’est plutôt mes amis qui vivaient dans ce type d’espace à Paris, quand j’avais 18-19 ans, se souvient-elle. Moi, je suis restée assez longtemps chez mes parents, jusqu’à mes 27 ans. Ils occupent une maison mitoyenne dans l’Oise, dans laquelle je me suis vite sentie à l’étroit en tant que jeune adulte. » C’est là qu’elle s’est initiée, dès l’adolescence, à la photo : « Rapidement, je n’avais plus grand-chose à explorer avec mon appareil. » Elle conserve pourtant de ces années un goût pour « le domestique, le territoire et le rapport entre l’individu et son environnement ». Un de ses premiers projets s’arrête sur des détails, des éléments familiers du quotidien, qui caractérisent le quartier où elle a grandi, « pour révéler comment de toutes petites choses composent l’imaginaire d’un lieu ». Un autre porte sur la zone qui entoure la gare de Persan-Beaumont dans le Val-d’Oise : sur ces clichés, les murs en disent autant que les visages des habitants de ces deux communes marquées par le décès d’Adama Traoré, survenu il y a dix ans. En 2025, l’appel à projets annuel Regards du Grand Paris annonce une thématique qui lui est proche, « la ville comme maison », et la motive à activer son enquête sur les micro-logements. « Ce type de candidature ne semblait pas à ma portée mais ce thème était en totale cohérence avec mon travail : à savoir, comment les gens s’adaptent à leur environnement ? Quelles stratégies déploient-ils pour y vivre décemment quand leur salon est aussi leur cuisine et leur chambre ? »

 



Jade Joannès, image de la série La limite et l'étendue, 2025




 

J’IRAI SHOOTER CHEZ VOUS

 

Ces micro-habitant·es, Jade Joannès a mis du temps à les repérer. D’autant que la photographe, basée à Roubaix où elle travaille dans un musée, s’est d’abord intéressée aux logements illégaux – sous la barre des 9 m2, donc. « Les gens ne voulaient pas témoigner, sans doute par gêne ou crainte d’avoir des ennuis. J’ai contacté la Fondation pour le logement, mais elle n’avait pas le temps de m’aider. Je comprends bien qu’avec les urgences du quotidien, ses équipes aient autre chose à faire que d’accompagner une jeune photographe. » Jade déplace alors sa focale sur des habitations légales et fouille dans les réseaux sociaux, où le sujet constitue une trend. « Certaines personnes documentent leur vie dans des tout petits logements. Par ailleurs, quelques gros médias ont couvert le problème des passoires thermiques pendant les canicules. De fil en aiguille, je suis entrée en contact avec trois filles qui étaient partantes pour m’inviter chez elles. »Entre alors en compte une question d’éthique, qui taraude la jeune artiste : « Je n’avais jamais photographié d’inconnus. Rentrer dans l’intimité de ces gens avec mon objectif, ce ne m’était pas naturel. Mais je suis tombée sur des femmes qui avaient très envie de me montrer comment elles vivaient. L’une d’entre elles appréciait justement que je veuille raconter autre chose que ce que l’on voit d’habitude à la télé. Ma responsabilité dès lors était de ne pas les présenter de façon misérabiliste mais, au contraire, de faire état de leur dignité en dépit d’un cadre de vie contraignant. En somme, de faire de belles images, tout simplement. »

 

Par-delà leurs vertus esthétiques, ces images capturent les traces d’un quotidien rationné mais coquet, minimaliste mais personnalisé, et d’une façon d’habiter en ville, dans sa case mais selon ses propres règles. Une rangée de chaussures méticuleusement planquées sous un lit ; un enchevêtrement de rangements, sans perdre un centimètre cube ; un lavabo qui fait sans doute un peu évier. Ailleurs, on customise aux encoignures : un bout de mur repeint en rouge, la peinture débordant sur le combiné d’interphone ; le portrait d’un félin accroché dans un coin dégagé ; un diplôme trônant sur une étagère. Et bien sûr, les occupantes : le regard profond de l’une d’entre elles, posant sur un coussin ; celui, plus songeur, d’une autre, assise sur son lit. « Je les avais souvent dans le cadre quand je photographiais, commente l’autrice des prises de vues. Parfois, elles apparaissaient malgré elles, dans le reflet d’un miroir. Techniquement, ces images ont été difficiles à produire : ces espaces sont tellement exigus. Avant nos rendez-vous, j’avais projeté plein d’angles différents grâce aux photos qu’elles m’avaient elles-mêmes envoyées, mais sur place, c’était infaisable. » Parfois, c’est aussi Paris qui s’invite dans le cadre : un rayon de soleil tombant dans une cour intérieure ou la skyline de la capitale à travers un velux.

 



Jade Joannès, image de la série La limite et l'étendue, 2025



 

PARIS OU RIEN

 

Ces séances photo ont été l’occasion d’entretiens approfondis avec chaque habitante, dont des extraits compléteront les clichés dans leur forme finale. Chacun révèle des parcours, des réalités disparates, mais aussi une détermination commune : celle de rester dans la capitale, là où l’on travaille et où l’on sort, quitte à se contenter du strict minimum d’espace vital. Un compromis qui nécessite une négociation avec soi-même et prend des formes différentes selon le vécu. Rim, une Marocaine de 30 ans, a décidé de se faire « une place en Europe » et se dit « fière de s’être démerdée toute seule ». Qu’importe les sacrifices, comme les discriminations raciales bien sûr, et un quotidien parfois acrobatique. Pour une alternance en Île-de-France, elle a jonglé un temps entre deux logements : chez un parent à Rueil-Malmaison et une « cabane au fond d’un jardin » dans une zone pavillonnaire à Saint-Michel-sur-Orge. Les 10 m2 qu’elle occupe aujourd’hui dans le 19e arrondissement de Paris sont pour elle « la chambre d’ado » où elle mène l’adolescence qu’elle juge ne pas avoir eue. Elle concède toutefois que c’est un logement « atypique pour une trentenaire » mais elle le bichonne tant que possible. Reste la question du regard des autres, d’une certaine « honte », voire du « déni ». Pour la première fois, Rim s’apprête à inviter un homme chez elle : « Lui a déjà vécu dans 12 m2. », a-t-elle confié à la photographe.

 

La « honte », Rebekah, 26 ans, ne connaît pas. Comme tant d’étudiant·es étranger·ères, cette Néo-Zélandaise en Master 2 de relations internationales a connu les coups bas des propriétaires de mansardes parisiennes : en 2024, on la somme de déguerpir – à quelques mois des Jeux olympiques. « À peine arrivée à Paris, une pote a même loué un 7 m2 sans savoir que c’était illégal », raconte-t-elle dans son entretien. Aujourd’hui, elle vit dans 9 m2 dans une sous-pente au 7e sans ascenseur, avec toilettes sur le palier – « le seul côté négatif » du logement, relativise-t-elle, avant d’ajouter que « ce n’est pas si simple ». Comme ses camarades vivant dans de petits espaces, elle redouble d’astuces logistiques pour optimiser sa tanière – jusqu’à rouler ses vêtements –, et elle fait ses courses au jour le jour faute de pouvoir stocker de la nourriture. Après des années comme fille au pair ou résidant en logement étudiant, elle en vient à considérer ce mode de vie comme « normal ». Un sentiment partagé par Anaïs, 22 ans, qui étudie aussi les relations internationales. « Son cas est légèrement différent : elle a 10 m2 et un balcon, ce qui change un peu la donne », relève Jade. 




Jade Joannès, image de la série La limite et l'étendue, 2025



 

Intitulé La Limite et l’étendue, le projet final devrait prendre plusieurs formes : en exposition, les clichés s’accompagneront des mots de ces micro-locataires, ainsi que des planches-contacts de chaque shooting, « qui reflètent bien la fragmentation de leurs intérieurs en une multitude de fonctions », selon l’artiste. Mais l’enquête en elle-même n’en est qu’à ses débuts. « Je recherche d’autres profils : des gens plus âgés, car il existe un rapport entre l’âge et la taille du logement, mais aussi des couples, il arrive que certains vivent à deux dans ces petits espaces. » Là encore, une réalité peu documentée, tant les seules représentations photographiques ou picturales couvrant le sujet se concentrent sur des gens plutôt jeunes et vivant seuls. C’est le cas des quelques travaux qui ont guidé Jade Joannès pour cette série. Celui, d’abord, de l’Ukrainienne Daria Svertilova qui, depuis 2019, immortalise des étudiants du pays dans des cités universitaires datant de l’Union soviétique. Ou enfin celui, plus ancien, du peintre allemand Carl Spitzweg qui croquait en 1839, dans sa toile la plus célèbre, un Pauvre poète au travail, alité dans une obscure sous-pente en plein jour. Chez l’artiste romantique du XIXe siècle, la scène est sombre, étouffante et un rien ironique. Chez Joannès, la lumière transparaît toujours, y compris sur les visages.




Texte : Thomas Corlin

Portrait : Charles Thiefaine, pour Mouvement




Cet article est issu du supplément « Regards du Grand Paris - année 9 », une coédition des Ateliers Médicis, du Centre national des arts plastiques et de Mouvement.


Lire aussi

    Chargement...