La nouvelle saison du Jeu de Paume pourrait sembler paradoxale. À l’étage, les images saturées et surpeuplées de Martin Parr ; au rez-de-chaussée, les paysages mystérieux et désertés de Jo Ractliffe. Passer de l’un à l’autre donne l’impression d’un grand écart visuel. Pourtant, ce rapprochement souligne une interrogation commune : comment rendre compte du monde et de ses transformations ? Là où M. Parr observe les comportements collectifs et les dérives de nos modes de vie, J. Ractliffe scrute les territoires marqués par les guerres et les crimes du passé. Deux écritures radicalement différentes, mais un même enjeu : mesurer ce que la photographie fait au réel et ce que le réel imprime en elle.
Dès le premier couloir, cette tension se matérialise. Un chien, toute gueule dehors, accueille le visiteur. Issu de la série de photomontages Nadir (1986-1988), cette figure à la fois spectrale et antagoniste annonce les enjeux centraux du travail de l’artiste : une attention portée aux espaces hantés par la brutalité, aux menaces sourdes, et une réflexion persistante sur l’acte même de voir.
Jo Ractliffe, Nadir 14, 1988Née au Cap en 1961, Jo Ractliffe est une figure majeure de la photographie sud-africaine, longtemps restée méconnue en France. Cette première grande exposition répare cette injustice. Depuis plusieurs décennies, son œuvre s’intéresse aux cicatrices du temps sur la terre, sur le sol et à la puissance évocatrice de zones marquées par les conflits. À l’instar de Sophie Ristelhueber, dont le Jeu de Paume présentait une rétrospective en 2019, ses photos bouleversent autant par ce qu’elles représentent que par le vide qu’elles habitent. Ce choix relève aussi d’une position éthique. L’apartheid, la guerre civile angolaise, l’exploitation de l’environnement ou l’extractivisme touristique constituent l’arrière-plan de ses projets, mais rarement leur sujet explicite.
Jo Ractliffe, Port Nolloth, 2023Refusant les formes classiques du documentaire social, Ractliffe développe un langage photographique fondé sur l’absence et la nuance. Ses images s’intéressent moins aux faits qu’à leurs conséquences parfois différées : des sites non réhabilités, des sols contaminés, des espaces délaissés, des lieux apparemment ordinaires mais chargés d’une mémoire latente. La violence n’y est pas toujours identifiable : lorsqu’elle devient souterraine, il n’y a parfois plus rien à photographier. Plutôt que de montrer les ruines, Ractliffe choisit alors de capturer l’humeur d’un site abandonné, un silence, une atmosphère, comme dans certaines forêts angolaises où, après vingt-six ans de guerre, l’histoire ne se laisse appréhender qu’à travers une sensation diffuse.
Le parcours de l’exposition, volontairement non chronologique, accompagne cette démarche. Des premières photos des années 1980, marquées par un désir d’expérimentation, aux séries les plus récentes – Landscaping (2022-2024) et The Garden (2024-2026) –, présentées pour la première fois hors d’Afrique du Sud, le Jeu de Paume construit un récit par allers-retours et répétitions, passant de photographies monumentales à des points de vue plus rapprochés. Habitations décrépites, avant-postes militaires abandonnés, animaux errants ou végétation ravagée sont autant d’indices qui suggèrent plus qu’ils n’expliquent. Rédigés par l’artiste elle-même, les cartels de l’exposition accompagnent également la visite dans une logique de narration ouverte plutôt que de démonstration. Le regardeur est ainsi invité à faire sa part du travail : projeter, douter, accepter de ne pas tout saisir immédiatement.
Jo Ractliffe, Petrus Mannel, Ebenhaeser, 2025Le double sens du titre anglais, Out of Place, condense cette instabilité : être déplacé, et se sentir déplacé. Comme les photos présentées, celui-ci résiste à une interprétation univoque, rassemblant des fragments qui refusent la spectacularisation. À une époque où la violence tend à devenir un signe parmi d’autres dans la culture iconographique, l’exposition rappelle qu’il existe d’autres manières de rendre compte du réel, aussi cruel soit-il : par la retenue, par l’attention aux marges et par une poétique discrète où le territoire devient le médium d’une mémoire encore à vif.
En ces lieux / Out of Place de Jo Ractliffe, jusqu’au 24 mai au Jeu de Paume, Paris.
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