La Légion étrangère attire chaque année près de 10 000 jeunes hommes de toutes nationalités. À l’issue du concours, seuls 10 % seront recrutés. Ce corps de l’armée française, redouté et unique au monde, cultive une image d’hypervirilité et d’anonymat. Pendant deux ans, la photographe Julie Joubert s’est immergée dans ce milieu confidentiel, où le culte du corps fabrique des héros aux talons d’Achille.
Il porte le képi blanc vissé sur la tête et le Famas près du corps. Les épaulettes vertes et rouges sont bien en place et l’uniforme beige est impeccable. Pourtant, le portrait de ce légionnaire, cadré à l’américaine, perturbe : il se tient de trois quarts, le visage camouflé par le canon. « Au début, il était au garde-à-vous, face à moi, en position officielle. On a travaillé pendant vingt minutes, en plein soleil, isolés du groupe, alors qu’il devait rejoindre ses camarades. Une sensibilité particulière se dégage de cette image : il y a ce léger mouvement du corps qui se détourne, il ne tient pas son fusil comme la communication officielle de la Légion étrangère l’exige. » Appareil argentique, jetable ou numérique en main, au flash, en couleur ou en noir et blanc, de portraits en scènes collectives, Julie Joubert traque le détail pour subvertir la représentation strictement codifiée du légionnaire : « Ces différentes approches me permettent de naviguer entre l’uniformisation militaire et la diversité des profils qui s’engagent, de les humaniser. » Depuis deux ans, la photographe s’est immergée dans ce régiment d’élite exclusivement masculin, où règne le culte du corps, du sacrifice et de la loyauté, mais qui traîne aussi la réputation de lessiveuse pour repris de justice de toutes nationalités. La jeune femme a suivi les soldats dans les étapes de sélection et de recrutement au fort de Nogent-sur-Marne et à Aubagne, les a accompagnés durant leur formation à Castelnaudary et leurs entraînements au camp de La Courtine dans la Creuse, jusqu’à leur intégration au plus grand régiment de combat à Nîmes. Durant plusieurs sessions sur site, d’une dizaine de jours chacune, elle a vécu avec ces jeunes hommes qui changent d’identité, repoussent leurs limites physiques et psychiques pour épouser la Légion étrangère, présentée comme l’une des forces armées les plus redoutées et respectées au monde.
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Julie Joubert, images de la série Patria Nostra, 2024
« Je comptais m’intéresser à l’armée régulière mais je me suis rendue compte que cette unité, qui a une image très forte et spécifique de guerriers ultra soudés, collait d’autant mieux aux thématiques que j’aborde dans mon travail : la perte de l’identité, la jeunesse, la masculinité, retrace Julie Joubert. J’ai eu la chance d’avoir un contact là-bas. Une fois la confiance établie, les portes se sont ouvertes. » Elle découvre la réalité d’un quotidien mené à huis clos, entre les réveils à 5 heures du matin, les entraînements à la chaîne, les devoirs de commémoration, l’attente interminable et les contrôles médicaux lors des phases de sélection. C’est dans la confrontation des scènes, dans la tension entre un envers et un endroit, que la photographe trouve sa vérité. Les corps alignés, quasi identiques, captés en plein exercice de musculation, ont une dimension architecturale qui raconte le poids de la discipline et la rigidité de l’institution. Les vestiaires, en revanche, sont peuplés de jeunes hommes en caleçon ou enroulés dans des serviettes, balayant le sol dans une chorégraphie plus triviale. Ailleurs, un torse athlétique et ruisselant, saisi en noir et blanc et coupé à hauteur de cou, se confond avec une sculpture chargée de rappeler l’idéal militaire : produire en série des corps performants. Bien différents de celui, pubère et recroquevillé, du garçon au crâne rasé et au regard mélancolique que la photographe immortalise dans un clair-obscur caravagesque.
Julie Joubert, image de la série Patria Nostra, 2024
RENDEZ-VOUS EN COULISSES
Pour s’immiscer dans l’intimité des troupes, il a fallu infiltrer le groupe, partager les moments de repos, créer un climat de confiance : une pause clope entre deux entraînements, une séance de tondeuse dans les lavabos, un Coca au club du régiment. « Au début, j’étais face à des blocs de légionnaires alignés, d’où rien ne dépassait. C’est dans les moments où ces hommes n’étaient pas observés par un supérieur hiérarchique qu’ils arrivaient à baisser un peu la garde. Lorsque je parvenais à en isoler un du groupe, on prenait le temps de travailler davantage le portrait. Même s’il y avait souvent la barrière de la langue, on arrivait à créer un échange par le langage des signes et le regard. » Cette fragilité affleure à la surface d’un dos constellé d’acné, d’un visage aux traits angéliques sous un béret vert, d’un regard surpris au petit matin sur un corps barbouillé de mousse à raser. Une forme d’innocence émerge aussi au détour d’une veillée à la lampe frontale ou d’un parcours d’obstacles. La violence inhérente à l’armée n’apparaît jamais de plein fouet, toujours de manière détournée ou symbolique. Si la photographe resserre son objectif sur une ceinture de munitions, une hache ou la tête d’un coq décapité, c’est pour mieux souligner la finesse des mains qui les tiennent, la délicatesse de leur mouvement. Cette dernière image, sorte de memento mori avec l’animal emblématique de la nation, fait écho aux troncs privés de tête qui composent la série et évoquent avec pudeur l’effacement de l’individu. « Ces jeunes en bavent mais ce qui les perturbe le plus, c’est d’être coupés du monde, sans nouvelles de leur famille parce qu’ils ont laissé toute leur vie derrière eux. » Autant de récits à imaginer à travers les tatouages et les textes raturés qu’ils ont écrits dans leur langue maternelle à la photographe. « Certains cherchent effectivement à blanchir un passé et à repartir de zéro. D’autres à fuir des existences précaires ou à subvenir aux besoins de leur famille. Mais ce ne sont pas des sujets qu’ils mettent en avant, bien au contraire, précise Julie Joubert. Je cherche à capter ce cheminement, les doutes et les quêtes. Autant d’oscillations qu’on ne perçoit pas dans l’image officielle. » D’un héros à la Jean-Claude Van Damme, le légionnaire devient un mystère, aussi profond qu’il est humain.
Texte : Orianne Hidalgo-Laurier
Portrait : Rebekka Deubner, pour Mouvement
Article issu du supplément « Regards du Grand Paris - année 8 », une coédition des Ateliers Médicis, du Centre national des arts plastiques et de Mouvement
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