Le reproche, à l’égard de Joel-Peter Witkin, a longtemps consisté en un poncif : on l’accusait, dès ses premières œuvres en 1969, de s’amuser des pires atrocités de notre quotidienneté, de s’acharner à ouvrir le cabinet des horreurs, à presque s’enfoncer dans une esthétique de la non-conformité et de l’anormalité – on peut citer, à cet effet, « Le Baiser », photographie datant de 1983 et mettant en scène les deux faces d’un visage tranché en son milieu. Depuis une dizaine d’années, pourtant, le photographe américain semble s’être débarrassé de cette froideur stylistique radicale, s’essayant avec talent à des travaux moins provocants, parfois toujours aussi lugubres mais nettement plus érotiques.
Ce changement de direction, cet apaisement plutôt naturel pour un artiste de 74 ans, constitue le point de départ de Love And Others Reasons, l’exposition qui lui est actuellement consacrée à la Keitelman Gallery à Bruxelles et qui revient en grande partie sur ses dix dernières années artistiques. Se distinguent ainsi, dans une mise en perspective vertigineuse, des photographies ouvertement érotiques, où la femme n’est plus un simple un modèle, mais bien l’élément central de l’œuvre, l’objet du désir. Car la représentation du corps chez Joel-Peter Witkin, n’est pas un thème, c’est un prisme, une focale, une certaine sensibilité – une manière également de s’écarter du caractère baroque et morbide auquel on résume souvent ses travaux.
Traquer l’étrangeté
Il n’est toutefois pas rare que les clichés proposés par l’artiste dissimulent une autre nature que celle qu’ils montrent au premier regard. Au-delà de l’aspect purement sensuel des photographies affichées, se nichent en effet de multiples interprétations. Car il ne faut pas s’attendre chez ce touche-à-tout – Witkin est également peintre, dessinateur et graveur – à trouver « l’instant décisif » soutenu par Henri Cartier-Bresson, tout ici est une question de mise en scène, d’iconographies religieuses, de références mythologiques (le mythe de Léda, par exemple) et artistiques (Duane Michals, Jan Saudek, etc.). Que l’on pense aux collages surréalistes de « The Green Princess » ou au romantisme noir de « Above The Arcade », photographies réalisées ces deux dernières années à Paris où il a ses habitudes, et qui ponctuent de fort belles manières une exposition pensée en deux parties.
Dans la première, située dans la pièce centrale de la galerie, s’alignent ainsi dix œuvres associant la nudité à la symbolique religieuse, la beauté d’un corps féminin à son irrémédiable décrépitude – l’on pense particulièrement à sa « Trilogie parisienne » où la femme, bien que représentée nue, ne cède jamais à la provocation ou à la fantasmagorie sadomaso. Loin de cette réflexion audacieuse sur le corps, la seconde partie de l’exposition explicite quant à elle la dimension ouvertement irrévérencieuse du travail de Witkin, mais aussi l’aisance de l’artiste à se moquer des hiérarchies, travaillant au sein d’une même œuvre l’hypermodernité et le folklore des arts anciens – ses visites aux Beaux-arts de Paris à chacun de ses séjours dans la capitale française suffisent à témoigner de cet intérêt.
Ainsi a-t-on le sentiment qu’Avi Keitelman, fondateur et directeur de la galerie, est parvenu à s’approprier les photographies de Joel-Peter Witkin, à glisser un peu de sa vision personnelle sur la circulation des thèmes et des formes dans l’œuvre d’un photographe qui prend un malin plaisir à mettre en scène tous types de femmes, toutes formes de professions (des antiquaires, des top models,…) et même des animaux, dont la présence est bien souvent chargée de sens (le serpent, le cygne, la chouette…).
Joel-Peter Witkin, Love And Others Reasons, jusqu’au 29 mars 2014 à la Keitelman Gallery, Bruxelles.
Lire aussi
-
Chargement...

