« Deux ans après notre arrivée dans l’Hexagone, ma mère a changé mon prénom. Elle disait que c’était pour me protéger, que “Selma K.” pourrait me fermer des portes. » Lynn S.K. incarne une trajectoire d’intégration à la française. Héritière d’une mémoire familiale, partagée entre le Maghreb et Paris, elle lutte contre l’amnésie collective en plongeant dans les archives, exhumant cartes postales, documents administratifs et photos souvenirs. Tous les morceaux de ce puzzle sont consignés dans des boîtes en carton qui sommeillent sur les étagères de son appartement dans le Val-de-Marne. À cette collection s’ajoute aujourd’hui des portraits que Lynn S.K. réalise de ses proches. Fille d’un urbaniste algérien, né en Tunisie, et d’une mère sociologue de formation – qui a longtemps tenu l’Algérie à distance –, l’artiste cherche partout les traces de l’histoire coloniale : dans les rues du Grand Paris comme sur ses frontons. Elle élabore ainsi, du 94 à Alger, sa propre cartographie affective.
Ma grand-mère maternelle s’habillait généralement à l’européenne. Elle a une posture pudique et réservée. Elle a vécu toute sa vie en Algérie, en Kabylie ou à Alger centre, mais elle était très assimilée : son père était un fonctionnaire algérien, naturalisé français, ce qui était très rare à l’époque. Cette identité a été transmise à ma mère, qui a vécu 37 ans en Algérie sans réellement maîtriser l’arabe. L’une de ses professeures de fac l’appelait « l’immigrée intérieure ». Aujourd’hui encore, ma mère n’aime pas que j’évoque l’Algérie. Ce sentiment de honte propre aux colonisés nous poursuit dans la famille depuis très longtemps. L’hybridation de nos identités n’a pas commencé à notre arrivée en France en 1993, mais dès la stratégie coloniale d’acculturation. La diaspora algérienne compterait aujourd’hui 2,7 millions de personnes dans l’Hexagone. Les archives ont le pouvoir de les honorer : mettre en récit sa propre famille, c’est aussi tisser des liens avec les autres.
Lynn S.K., archive, Mémé à Alger
Cette photo fait partie d’une séquence pour laquelle j’ai demandé à ma mère de me mettre le kardoune : c’est un long ruban coloré que l’on enroule autour des cheveux pour les protéger et les garder lisses. Je viens, comme beaucoup, d’une famille où les gestes et savoirs amazighs ont disparu en chemin. Je ne cuisine pas, je ne sais pas chanter et je ne connais pas grand-chose aux contes ou à la poterie kabyle. Ce geste pratiqué par mes ancêtres me lie donc à l’Algérie depuis que je suis petite. Au bout de plusieurs minutes, en répétant le mouvement, ma mère a fini par oublier l’objectif. Ce jour-là, elle s’est prise au jeu, et s’est remémoré tout ce que cette tradition lui évoquait.
Lynn S.K., Le Kardoune, 2024C’est mon père, en novembre dernier, adossé à la fontaine de la place Saint-Sulpice, dans le VIe arrondissement. De son côté aussi, l’histoire est complexe. Mon grand-père paternel était algérien, mais il a immigré en Tunisie pour travailler. Il y devint un commerçant prospère. Mon père est né là-bas, dans une famille de dix enfants, sous le protectorat français. Vivre en Tunisie, c’était aussi échapper au code de l’indigénat. À l’indépendance de l’Algérie, ma famille fait le chemin retour pour aider à la reconstruction du pays. Dans ce portrait, deux mondes se croisent : le parcours de mon père qui a vécu entre le Maghreb et la France, et le lien quasi magique que mon frère et moi avions avec Paris. Lors de nos études, on traînait à Saint-Michel et dans les cinémas du Quartier latin. On distingue ce côté film français dans l’image !
Lynn S.K., archive, Place Saint Sulpice, 2024Je cherchais un palmier pour retrouver un peu d’Alger dans Paris. Être photographe, c’est aussi élaborer des protocoles. Ce soir-là, ma mission était de marcher à la rencontre de ces arbres géants. J’ai trouvé ces palmiers devant le Musée de l’Immigration, dans le XIIe arrondissement. Ces rangées d’arbres exotiques m’ont fait penser à la fontaine près de La Grande Poste, à Alger. Mes parents et moi avons quitté l’Algérie au début de la « décennie noire ». Ensemble, nous nous amusions à chercher dans les paysages de Paris des traces de notre pays d’origine, à déceler des points communs entre les deux capitales : les moulures haussmanniennes et les reliefs étourdissants. C’était un jeu de miroirs et d’identification entre nous. Mon père était urbaniste, mais en France son diplôme n’était pas reconnu.
Lynn S.K., Les Palmiers de Paris XIIe, 2024
Propos recueillis par Noémie Wuchsa
Portrait : SMITH, pour Mouvement
Article issu du supplément « Regards du Grand Paris - année 8 », une coédition des Ateliers Médicis, du Centre national des arts plastiques et de Mouvement
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