Imaginer une cartographie alternative, un itinéraire qui relierait les banlieues du monde entier, en prenant soin d’éviter les hypercentres : c’est l’ambition de Marvin Bonheur. Depuis dix ans, il photographie les quartiers populaires avec le même objectif : rendre à ses habitants une image digne. Avec sa série Le Visage des oublié·es, il imagine des correspondances entre les territoires isolés, des grands ensembles de Seine-Saint-Denis aux rues pavillonnaires de Shanghai.
Le ciel est bleu, le soleil tape. La sérénité des clichés tranche avec le béton. « L’été ne s’arrête pas au périph. Au bout de la rue, c’est le 9-3 : il fait beau, les gens jardinent. » Marvin Bonheur photographie ce qu’il connaît, ce que beaucoup choisissent d’ignorer. « Quand j’ai commencé la photo, j’avais envie qu’on sente la beauté de chez nous. » Chez lui, c’est la Seine-Saint-Denis : Bondy, Aubervilliers et Aulnay-sous-Bois, que l’artiste d’origine antillaise arpente depuis dix ans. Un monde où l’accès aux propositions culturelles institutionnelles reste limité et l’urgence de la précarité prime. « Un monde violent rempli de personnes douces. »
Ici, passé l’enfance, il faut partir. Après le lycée, Marvin Bonheur déménage à Paris dans le XVIIe arrondissement. Vingt minutes de RER et la sensation d’être sur une autre planète. Très vite, il ressent le « mal du pays ». « Tout ce qui paraissait anodin, se poser sur un muret et boire un café dégueulasse à 70 centimes, ça manque. » La photographie devient un alibi. Avec ses premières séries – Alzheimer, Thérapie et Renaissance –, il capture les lieux où il a grandi et les gens qui y habitent. Il se lance en autodidacte, sans modèle, sans règle, le « feeling » comme seul guide. Il plonge à contre-courant dans un milieu parisien élitiste. Pour s’imposer, Marvin Bonheur bosse dur. Il a la « déter », ne perd pas le Nord et ne se censure pas. « Depuis cinq ans je pose la question partout où je vais, dans les écoles photo, dans les conférences, jamais personne n’a réussi à me donner le nom d’un photographe noir français connu. » Alors il utilise sa notoriété grandissante pour enfoncer des portes et permettre à des jeunes racisés issus de quartiers populaires de se faire une place.
« PAR NOUS, POUR NOUS »
Sur la couverture de La Trilogie du Bonheur – livre qui rassemble les trois premiers projets du photographe – le portrait serré d’un jeune garçon attire l’œil. Une cagoule en lycra couvre le bas de son visage. Il jette un regard par-dessus son épaule, vérifie ses arrières. Sa main relevée au niveau du menton illustre un effort. Seul, masqué, en pleine course : beaucoup entendraient les sirènes de police en fond. Sans contexte, le cerveau se concentre sur les détails qui valident le préconçu raciste : c’est le biais de confirmation. « Le traitement stigmatisant des banlieues dans les médias d’il y a quinze-vingt ans m’a beaucoup marqué. Je pense que c’est la raison pour laquelle je fais ce travail. » Marvin Bonheur s’attelle à déconstruire cette représentation. Il sait reconnaître les codes de la manipulation des images. Les bouteilles d’eau sont en bleu, les fast food en rouge, et les cités sont grises. « Quand tu parles de banlieue et que tu choisis de prendre l’immeuble le plus pété avec le mec le plus schlag devant, tu sais très bien ce que tu fais. »
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Marvin Bonheur, images de la série Le Visage des oublié·es, 2024
Il refuse qu’on lui colle l’étiquette de photojournaliste. Certes, il documente la vie et le quotidien comme ils sont, ne recadre pas ses photos, ne les retouche pas. Mais il apprend à connaître son terrain avant de sortir son appareil, un petit argentique qui rentre dans une poche, adapté aux lieux où l’on se méfie des objectifs. Il ne photographie jamais ce qui pourrait porter préjudice, placer dans une situation compromettante ou caricaturale, « les médias l’ont assez fait ». Sur ses photos, les fenêtres et les portières de voitures sont ouvertes, jamais d’espaces clos. Les portraits sont pris en contre-plongée : la tête haute et le regard fier. Il construit les archives des oubliés. « Par nous, pour nous ». Remplir les albums de photos comme le faisait sa mère, offrir une image digne aux méprisés.
Lorsque Marvin Bonheur parcourt ses clichés, il ne parle pas technique et composition, il se souvient des rencontres. Sur son ordinateur, des centaines de dossiers, rangés méticuleusement. D’un coup d’œil, il retrouve chaque image dont il veut nous parler. Après ses trois premiers projets en Seine-Saint-Denis, une même volonté l’attire vers d’autres territoires : photographier « l’anticliché ». Pour Regards du Grand Paris, Marvin Bonheur plonge dans ses archives et construit des ponts entre tous les quartiers qu’il a shootés. Partir de Seine-Saint-Denis et tisser des liens jusqu’à Détroit, Mayotte, Londres, Shanghai ou la Martinique. Sur ses images, des joueurs de xiangqi chinois répondent à une partie de domino antillaise ; les mêmes scènes de célébration traversent Détroit et la grande couronne parisienne ; une rue du 93 semble s’étendre jusqu’à la banlieue de Shanghai. Pensés comme un jeu de domino, ces diptyques s’organisent par thématiques, autour d’une sensation ou d’une couleur. Bravant les milliers de kilomètres qui les séparent, Marvin rapproche ceux qui ont été mis à l’écart, ces exclus qui partagent cette « même culture de l’isolement, conséquence d‘une histoire de migration ». Il relie ces territoires qui souffrent de l’abandon des politiques publiques et d’une représentation pernicieuse. « On te parle de violence mais on ne te dit pas d’où elle vient. » Marvin Bonheur photographie aussi la résilience. La joie qui inonde ses clichés portés par un esprit de communauté ne masque jamais les escarres de ces territoires ignorés.
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Marvin Bonheur, images de la série Le Visage des oublié·es, 2024
L’esthétique des banlieues devient tendance mais la précarité demeure. L’artiste n’est pas dupe de cette fascination malsaine. « Je suis un peu le noir de banlieue docile, assez doux, qui s’exprime bien, pas agressif, qui passe à l’image. On le met en avant, histoire de dire “regardez, nous on accepte tout le monde”. Ils m’utilisent, mais moi aussi je les utilise. » Derrière les fenêtres de son appartement du Perreux-sur-Marne, le soleil poursuit sa montée dans le ciel. La journée s’annonce chaude, les jardiniers rangent leurs outils. L’odeur de l’herbe fraîchement coupée succède au bruit des machines. Marvin sourit, ses yeux fatigués traduisent un quotidien à mille à l’heure. Depuis quelques années, il vit de la photo. Les contrats se multiplient. Son projet d’archive des banlieues du monde s’étoffe, des voyages vers l’Amérique du Sud ou l’Afrique sont prévus. Chaque clic le rapproche de son objectif : forger un nouvel imaginaire autour des quartiers populaires.
Texte : Adèle Beyrand
Portrait : Louis Canadas, pour Mouvement
Article issu du supplément « Regards du Grand Paris - année 8 », une coédition des Ateliers Médicis, du Centre national des arts plastiques et de Mouvement
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