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La violence en héritage, la disparition d’une mère, le passage irrévocable du temps : face à la fatalité, Mickaël Vis ne cède rien, et mène sa quête radicale du sensible, par tous les médiums. Son œuvre est composite, faite d’images originales, d’archives et de textes fragmentaires et allusifs. « La photographie se limite trop souvent à la photographie », dit-il. Blouson de cuir et sourire tranchant, Mickaël Vis est blond comme les blés. Installé à Paris, le jeune homme reste profondément connecté à Grigny, où il est aidant pour sa famille.


« L’enfance est un couteau planté dans la gorge. » Pour raconter ses premières années de vie, Mickaël Vis choisit la métaphore et cite le dramaturge franco-libanais Wajdi Mouawad. « Tout le reste est accessible sur Internet. Je l’ai déjà raconté. Ma vie privée est publique », souffle-t-il avec un sourire de Joker. Il suffit en effet d’une recherche Google pour découvrir qu’à la sortie de son livre To Dance With the Devil, en 2022, son histoire fut maintes fois commentée, souvent déformée. Corpus de textes, d’images d’archives et de photos originales, l’ouvrage racontait une enfance passée à l’ombre d’une mère addict, nomade, flamboyante et fragile, incestée par son propre père avant de donner naissance à Mickaël, enfant du secret. Installé à 9 ans à Grigny, au début du siècle, l’artiste en devenir grandit dans cette famille étrange, marginalisée de fait par sa construction hors norme. « On vivait en HLM, on galérait tous les mois. À mes yeux, on était juste pauvres. Il m’a fallu du temps pour comprendre que nous avions un capital culturel. » À la maison, il y a des livres et Mickaël est encouragé par sa grand-tante – figure maternelle de substitution après le décès de sa mère – à suivre la voie du sensible : option art au lycée, une « mauvaise école de photo », un stage chez Magnum. Le hasard d’un regard bienveillant, couplé à l’expérience du malheur et de la mise au ban, ce fut bien assez pour forger un poète.

 

 

LA VIE CABOSSÉE

 

Pour le projet intitulé Sous le soleil parmi les divins, le lauréat de la commande Regards du Grand Paris continue de tisser son récit familial aux enjeux politiques et sociaux. L’histoire de sa mère était traversée par la crise du VIH et posait la question de la marginalité. Avec l’humilité d’un doux géant, l’artiste compose cette fois-ci un album d’images et de textes en l’honneur de la communauté de femmes qui l’a élevé, celles qui habitent toujours Grigny comme celles qui ont disparu. « Les Ateliers Médicis m’avaient invité pour une résidence d’été à photographier le territoire. J’ai suivi les jeunes du quartier de la Grande Borne, là où j’ai grandi. Mais j’ai vite ressenti un malaise, j’étais en train de produire des images de Noirs et d’Arabes pour des Blancs parisiens. Désolé pour le cliché, mais ça m’est vraiment apparu aussi nettement. » C’est un nouveau drame qui ramènera Mickaël Vis à l’essence de sa pratique. Le même été, Solange, une amie de la famille, perd sa fille d’un cancer. Mickaël est invité à documenter les funérailles. Étrangement, au milieu de la foule, personne ne l’a remarqué. « J’avais la bonne distance. » C’est avec cette même distance sensible qu’il photographie sa grand-mère, sa grand-tante, et Solange. « La juste façon de représenter ce que l’on appelle la banlieue – cette grande entité qui souffre d’amalgames – c’est de s’intéresser aux histoires singulières, à cette toile de subjectivités. »

 

 

GULLIVER ÉCHOUÉ SUR LA PLAGE

 

À 30 kilomètres de Paris, Grigny compte 40 000 habitants. Pourtant, cette ville de l’Essonne n’a ni grande surface ni lycée. Les Jeux olympiques ont repoussé massivement les exilés et sans-domicile de la capitale derrière le périph et ce qui était la plus grande cité-dortoir de France est devenu un repère de marchands de sommeil. « Cette paupérisation a amené une nouvelle population dans cette ville d’immigration. Dans les années 2000, l’esplanade de la gare n’était pas vraiment investie par exemple. Aujourd’hui, des mecs y vendent des babioles, des femmes cuisinent sur des réchauds. Il y a désormais toute une vie locale, paradoxalement assez agréable. Par contre, l’expulsion des SDF parisiens a aussi amené des consommateurs de crack et de la mendicité. Ça, c’est du jamais vu ! Des gens font la manche dans l’une des villes les plus pauvres de France ! » Les politiques du Grand Paris sont accusées d’avoir favorisé le développement du Nord par rapport au Sud. « Les Grignois ont le sentiment de ne pas être traités comme l’ont été les habitants de Saint-Denis par exemple », confirme Mickaël Vis. Plein d’affection pour sa ville, l’artiste n’est pas bêtement chauvin : les espaces que nous habitons ne sont que des lieux de passage. « Un jour, ce sera d’autres personnes qui prendront la place de ma famille. Notre temps à la Grande Borne arrive à sa fin. Travailler sur le quartier m’a plongé dans un état d’éveil tellement fort, j’étais attentif aux moindres signes, à toutes les traces que les gens laissent. »

 



Mickaël Vis, image de la série Sous le soleil devant les divins, 2025




Il y a de quoi se perdre dans les circonvolutions de béton de l’iconique projet architectural de la Grande Borne, édifié entre 1967 et 1971. Aujourd’hui en pleine rénovation, cette cité de 3 600 logements fut imaginée par Émile Aillaud, auteur de plusieurs ensembles conciliant dimension sociale et ambition artistique, à Pantin, Nanterre, Bobigny ou Drancy. L’époque est celle des villes nouvelles, pour absorber la croissance démographique et l’immigration. Réputé pour laisser une place généreuse aux espaces verts et de loisirs, l’architecte délivrait une phrase cryptique qui continue d’obséder Mickaël Vis : « Pour que l’enfant puisse être autre qu’il aurait été s’il avait été ailleurs. » Afin de raconter le destin des différentes générations passées par la cité, l’artiste a eu accès aux archives de la ville, où il a pu choisir des photos de classe et quelques images de ces extravagantes aires de jeux pour enfants – un aménagement typique des années 1960 et 1970, quand les normes de sécurité ne brimaient pas encore l’inspiration des artistes. Dans l’espace urbain, le grain de l’argentique fait trembler les formes. Sur les frimousses, les sourires sont francs. Mais que pouvait apporter à une population précaire cette œuvre de Laurence Riet – un drôle de Gulliver échoué sur la plage de béton ? Comment pouvait-on imaginer qu’il suffirait d’offrir aux gamins arrivés du monde entier des pigeons en pierre de six mètres de haut pour qu’ils puissent s’intégrer ? Détrompons-nous : c’est toute cette puissance onirique de l’architecture que célèbre le projet Sous le soleil parmi les divins. Parce qu’à la Grande Borne, même le nom des rues encourage les rêves de grandeur : « voie Athéna », « rue du Minotaure ». Bien sûr, tout cela n’a pas suffi contre la relégation sociale mais ces symboles auront le mérite d’avoir porté Mickaël Vis dans son entreprise : « créer ma propre mythologie, pour contrer le mythe stigmatisant de la banlieue ».

 

 

LE NON-PHOTOGRAPHIABLE

 

Celui qui n’avait « aucun background littéraire ni légitimité pour écrire » – en faut-il vraiment une ? – a progressivement accompagné ses images de textes fragmentaires, d’une narrativité blessée, comme les sanglots viennent par à-coups. « Avec la littérature, tu peux parler de n’importe quoi sans le montrer. C’est là où la photographie trouve sa limite. » Pour trouver la force de faire lire ses premiers textes, il aura fallu beaucoup d’encouragements. « Quand j’arrive à Paris, j’ai la vingtaine et j’ai extrêmement honte de mes origines sociales. Les gens sont beaux et bien habillés, ils ont lu des livres. C’est soit tu te mets au niveau, soit tu t’écrases. En réaction, j’ai fait un premier travail de recherche sans même savoir que je voulais écrire. » Les textes de Mickaël Vis sont comme des notes de travail, des poèmes qui semblent émaner des images mêmes, ou plutôt du vide entre les images, de ces ellipses narratives offertes au regard extérieur pour imaginer, pour poétiser la vie banale. En ce sens, son geste a à voir avec celui de Sophie Calle ou de Laïa Abril, l’artiste refusant tout rapprochement avec Édouard Louis, trop violent envers les siens. C’est peut-être sa série La Pièce manquante – constituée de photographies de pères absents ou disparus, glanées sur des groupes Facebook dédiés à leur recherche – qui illustre le mieux son ambition : « Je cherche à capturer le non-photographiable, ce qui se joue entre les images, dans le silence, le commun de nos expériences. »

 



Mickaël Vis, image de la série Sous le soleil devant les divins, 2025




Mickaël Vis fuit les expositions qui ont vocation à dire le monde comme il est, à documenter un territoire dont l’auteur ne saurait rien. « Les regards surplombants sont à bannir. On est plus dans les années 1960. » L’heure est à l’expérimentation de l’intime : l’artiste met en miroir son récit de vie avec celui de ses sujets, cherche dans l’expérience des autres des façons de formaliser son propre vécu traumatique. Malgré l’inceste, malgré les violences intrafamiliales, il y a dans son geste une distance planante, une retenue qui s’épargne le jugement moral. Doit-on s’épuiser à chercher un coupable ? Honnir son père incestueux résoudra-t-il les problèmes que sa famille rencontre aujourd’hui ? Après des années de photographie, de collection d’images, des heures passées le nez dans ses archives familiales et celles des autres, le trentenaire touche du doigt une certaine sagesse. De toute l’interview, il livre son seul propos définitif : « À un moment, on se dit que pour vivre, il faut lâcher prise. Et dans cette histoire familiale très complexe, on comprend qu’il n’y a, en fait, rien à comprendre. »




Texte : Marouane Bakhti

Portrait : Julien Pebrel / agence MYOP, pour Mouvement




Cet article est issu du supplément « Regards du Grand Paris - année 9 », une coédition des Ateliers Médicis, du Centre national des arts plastiques et de Mouvement.


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