La dernière grande expo européenne consacrée à cette artiste d’origine italienne engagée à double titre dans l’avant-garde internationale des années 1920 – sur les plans esthétique et politique – fut probablement celle organisée par Sam Stourdzé aux Rencontres d’Arles en 2000. En 1996, l’Université de San Diego avait déjà hommagé l’artiste. Plus récemment a eu lieu la projection de son premier long métrage, The Tiger’s Coat (1920), réalisé par Roy Clements, film tourné dans ce qui allait devenir le studio Paramount, restauré par la Cinémathèque du Frioul (dont Modotti était originaire), présenté sous forme de ciné-concert au cinéma parisien Le Balzac, l’an dernier.
Épouse ou maîtresse d’artistes (que ce soit du peintre et poète Robo ou du photographe Edward Weston qui, pour elle, quitta femme et enfants), de militants politiques (Julio Antonio Mella, l’exilé cubain qui fut tué par balles à ses côtés et Vittorio Vidalli, l’agent du Komintern qui la fit venir à Moscou et à Madrid), compagne de route du communisme en marche, ayant publié dans AIZ, la revue militante berlinoise d’une haute exigence artistique animée par Willi Münzenberg, combattante aux côtés des Républicains espagnols, elle se crut obligée de choisir entre la vie et l’art. Et prit la décision d’arrêter la photographie (au grand dam de Chim, Capa et Gerda Taro, qui tentèrent en vain de l’en dissuader), proche des muralistes mexicains (de Rivera qu’elle présenta à Frida Kahlo, mais aussi de Guerrero et Siqueiros), elle est morte jeune, brutalement, d’une crise cardiaque, dans un taxi.
L’exposition de Madrid, conçue par Maria Millán, a fait l’objet d’un catalogue rédigé par Suleman Anaya et préfacé par Jonathan Anderson. L’accrochage permet de se faire une idée à la fois globale et précise (la qualité des tirages aidant) de l’œuvre riche et variée de la photographe, tout en se focalisant sur sa période mexicaine. À partir de 1926, égérie, amante puis assistante d’Edward Weston (il faudrait écrire une histoire des modèles de photographes devenues artistes à leur tour : on pense par exemple à Berenice Abbott et à Lee Miller), elle se désintéresse de l’objet pour se focaliser uniquement sur le sujet (l’humanité, le démuni, les paysans, l’Indien). Tina Modotti passe ainsi de la forme pure westonienne à la typicité; de la nature morte quasiment abstraite à la figuration lyrique; de la Nouvelle objectivité politiquement neutre au réalisme socialiste émergent, qu’elle rehausse cependant d’une touche personnelle inimitable, grâce à un sens compositionnel rare et au velouté pictorialiste en partie obtenu par l’objectif de son appareil léger de photojournaliste au format moyen, le Graflex.
Parmi la cinquantaine de clichés exhibés à Madrid, certains nous ont touché plus que d’autres. On pense, par exemple, au Portrait du poète Maïkaovski (1925), de passage au Mexique, dont la photographe a saisi la profonde mélancolie. À La mère et son bébé à Tehuantepec (1929), cadrage vertical très serré, privilégiant le corps nu de l’enfant (on ne perçoit de la mère que le bras gauche l’agrippant et le ventre à nouveau fécond). La femme au drapeau (1928), une Indienne hiératique, de profil, marchant le long d’un muret sans doute en tête d’un cortège hors du champ, fit en son temps, si notre mémoire est bonne, la couverture d’AIZ. Le gros plan de la jeune femme de Tehuantepec portant un panier en écorce (un jicapexle) sur la tête (1929), digne, impeccable, vêtue d’une blouse brodée aux motifs incas, parée de boucles d’oreille et d’une médaille en or, est l’un des plus connus de la photographe. La composition picturale de trois éléments disparates réunis pour la (bonne) cause – guitare, faucille, cartouchière – produit son effet ironique.
L’image la plus parlante représente des mains paysannes noircies par la terre et le soleil, captées en plan très rapproché, posées, le temps de cet « instantané parfait », sur le manche d’une pelle ou d’une bêche (1926).
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