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La passion d’Artur Walther pour la photographie commence lorsqu’on lui offre son premier appareil. Il prend alors des cours, s’intéresse à la technique et questionne rapidement son propre rapport à cet art. Dès les années 1990, il commence à collectionner les photographies. D’abord allemandes, puis américaines, et enfin asiatiques et africaines, étonné de voir, dans ces régions du monde, cette discipline marginalisée, du moins mal intégrée aux circuits institutionnels.

À la Maison rouge, la déambulation du spectateur suit le fil conducteur de la série. Les 800 œuvres anciennes, modernes et contemporaines, réalisées par la cinquantaine d'artistes sélectionnés par le commissaire Simon Njami ne sont jamais isolées. Elles font partie d’un tout qui témoigne des projets et des esthétiques de chacun. On entre dans Après Eden, pour questionner le monde qui nous entoure et les traces que nous laissons. « Pénétrer en cette terre étrange revient à jouer le rôle d'un explorateur en charge de la réalisation d'une cartographie inédite. » explique le commissaire. Une cartographie subjective, fruit de la confrontation de deux regards, le sien et celui du collectionneur. À son tour, le spectateur porte un troisième regard, tentant de comprendre la logique de l'exposition, d'en saisir la narration, de s'imprégner de tous les chapitres thématiques qu'elle présente : l’humain, l’identité, l’urbain, l’espace vécu, le temps, l’histoire…

Dès l'entrée le ton est donné : un pan entier de mur est orné des photogravures de plantes du célèbre photographe allemand Karl Blossfeldt, connu pour ses inventaires de formes végétales. Lui succède une série extraite de l'inventaire des bâtis industriels réalisé par le couple Bernd et Hila Becher (récemment décédée) à qui A. Walter porte une attention particulière. « Leur vision systématique – leur façon d'organiser des structures et des motifs » le touche, car cette manière de composer reflète leur manière de voir le monde, un regard proche du sien.

 

Karl Blossfeldt, Urformen der Kunst (Art Forms in Nature), 1928. Courtesy The Walther Collection and Karl Blossfeldt Archiv / Ann und Jürgen Wilde. 

 

La photographie sud-africaine est très présente dans la suite de l’exposition. Santu Mofokeng et Jo Ratcliffe proposent des œuvres aux logiques similaires, en s'intéressant aux traces laissées par l'histoire sur les paysages. Ces paysages entretiennent le souvenir et la mémoire et renvoient à ce fameux Eden perdu. Les grands formats de Santu Mofokeng, montrent des paysages hantés par les cruautés et les violences. Dans un champ, des pierres tombales, vestiges des assassinats perpétrés à la fin de l’apartheid. Les paysages déserts de Jo Ratcliffe portent les traces de la guerre entre l’Angola et l’Afrique du Sud. Ici comme là, ce qui n’est pas visible est pourtant toujours présent.

Le travail de Guy Tillim, figure majeure de la scène photographique sud-africaine, grand photojournaliste représenté par l'agence Vu, attire tout particulièrement l’attention. Son travail documentaire sur les quartiers des grandes villes africaines anciennement colonisées, rend compte des architectures très modernes et imposantes, délaissées après l'indépendance, désormais décalées des réalités actuelles d'une Afrique contemporaine qui cherche sa propre identité. Témoignage du conflit social et des inégalités criantes, les photos font état d’une ville aux bâtiments dégradés, une architecture brute de béton, un centre-ville réapproprié  par les classes sociales les plus pauvres. Elles sont touchantes, presque belles, malgré la dureté de la réalité qu’elles représentent. L'urbain et la ville cristallisent les enjeux de la « chute de l’homme », comme dans les projections de la série « Windows » réalisée par Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse. Il en va de même pour Ed Rusha dont le « travelling séquentiel » On The Sunset Strip reconstitue le panorama d’une avenue, vidée de toute vie.

Seydou Keïta, Untitled portraits, 1952-58. Courtesy The Walther Collection and CAAC – The Pigozzi Collection, Geneva 

 

Presque écrasé par la ville, l’homme reprend une place centrale dans la suite du parcours qui se focalise sur les portraits. Richard Avedon et ses personnalités, font face à la série d'August Sander, où l'homme est exclusivement défini par la catégorie socio-professionnelle à laquelle il appartient. Le Malien Seydou Keïta compose des portraits en studio quand Smauel Fosso (Cameroun) se tire des autoportraits excentriques dans des mises en scènes théâtrales. Ce focus portrait se prolonge par une dernière salle monumentale qui joue de la densité – voire de l’overdose : photos de studio anonymes originaires d’Afrique du Sud, cartes postales représentant des tribus africaines, photographies ethnographiques, anthropométriques, daguerréotypes, extraits de revues et photographies judiciaires s’entremêlent.

Toutes ces images en tête, on voudrait continuer la visite. Pourquoi pas pour Bamako, où la biennale de la photographie bat son plein, et rappelle encore que la photographie africaine, en vingt ans, s'est fait une réelle place dans le paysage mondial.

 

Après Eden, la collection Walther, jusqu’au 17 janvier 2016 à la Maison rouge, Paris. 

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