Sur les murs extérieurs d’un entrepôt, les tirages grand format du photographe nantais Rodolphe Marics surplombent le port de Saint-Brieuc : les portraits d’un artisan-pêcheur, d’un conservateur de la réserve nationale des Sept-Îles, d’un cortège de manifestants, des panoramas aériens sur la baie de Lannion. La série « Peuple des dunes » répond à un des principes fondateurs du festival Photoreporter : « renforcer notre ancrage territorial non seulement sur les questions de développement économique mais aussi d’accès à du contenu de qualité à Saint-Brieuc », précise Alexandre Solacolu, directeur du festival. Elle retrace l’historique de la lutte du collectif trégorrois contre l’extraction du sable coquillier en baie de Lannion. Ratifié le 14 septembre par le couple ministériel Valls-Macron, ce projet menace l’écosystème de deux réserves naturelles et la pêche locale au profit du groupe industriel et agroalimentaire Roullier. « Pour l’instant ces paysages existent, cela sera-t-il toujours le cas d’ici quelques mois ou années ? » explique Marics. Pour lui, « ce sujet va bien au-delà du projet de territoire. Pourtant, aussitôt que l’on sort du Trégor, ce projet d’extraction est beaucoup moins connu. Le festival me permet d’exposer à côté du port où sont basés les pêcheurs pour la pêche à la coquille. »
"Peuple des dunes" de Rodolphe Marics.
Porter à la connaissance de l’autre, c’est ce que souhaite le festival en préférant le terme « d’histoires non-fictionnelles » plutôt que de « photoreportage ». Valoriser la photographie de reportage dans ses dimensions sociales et formelles, sans thématique prédéfinie, alors que la profession se paupérise. La pluralité des sujets traités croise les points de vue, les angles, les préoccupations contemporaines. À la différence d’un événement d’envergure tel que Visa pour l’image, Photoreporter « n’a pas vocation à devenir un très gros festival, mais incarne une jauge de laboratoire », souligne Alexandre Solacolu. Le festival, gratuit, produit l’ensemble des dix reportages présentés grâce à un fond de dotation alimenté par des partenaires publics et privés, « orientés en priorité sur les PME et les TPE locales ».
Nuancer l’actualité brûlante
La marginalité des sujets, due à une méconnaissance ou à un manque de potentiel spectaculaire (et donc non « bankable »), fait l’objet d’une attention particulière. Avec sa série « J’aimerais que vous puissiez me voir », l’italienne Arianna Sanesi offre une sépulture, composée de reliques domestiques, à de nombreuses femmes italiennes assassinées dans le silence par leurs conjoints. Elle éclaire l’extrême brutalité dans une société européenne, voisine, « développée ». De même, la suédoise Åsa Sjöström dévoile la situation d’un pays laissé exsangue entre la Roumanie, intégrée à l’Union Européenne, et l’Ukraine, sous les projecteurs médiatiques depuis le début de la « guerre du Donbass » en 2014 : la Moldavie. Sjöström choisit de s’extraire du contexte politicien, divisé entre « pro-européens » et « pro-russes », pour donner droit de cité aux Moldaves. « Silent Land » pénètre le quotidien d’enfants, abandonnés dans les terres rurales, privés de toutes infrastructures sociales.
Blowing bubbles de Asa Sjostrom.
Dégivrer les canons photojournalistiques
Rien de personnel de la russe Mari Bastashevski reste l’exposition qui s’éloigne le plus de l’image émotive et signifiante. Ici, le « reportage » s’associe à une installation, sans légende. L’artiste – et non pas reporter d’image – s’empare d’une actualité omnisciente, sans limites géopolitiques, ni preuves matérielles : la surveillance de masse orchestrée par les gouvernements avec la complicité des sociétés de haute-technologies.
« Par la photographie, je mets un cadre autour de quelque chose qui est invisible. Je restitue le fonctionnement interne d’un domaine à côté duquel on passe tous les jours mais qui reste dans le “non-dit”. Les procédés de surveillance sont secrets, on ne les voit pas, pourtant ils existent. Je ne m’intéresse pas aux catastrophes comme la guerre, etc., mais à ce qui se trame dans leurs marges, aux non-événements. Mon travail s’oppose à la tradition spectaculaire de l’actualité. »
Bastashevski reconstitue « la structure de l’invisible » à travers un réseau tentaculaire d’éléments visuels – les photographies des lieux, des bureaux et du matériel des grandes entreprises telles que Siemens ou Bouygues – et textuels comme les échanges d’emails confidentiels entre politiques et industriels. De brefs récits narrant « les conséquences catastrophiques » de ces transactions s’y insèrent : les données interceptées justifient la mise en détention voire la torture des civils pour soupçons de « collaboration avec des entreprises terroristes ». Rien de personnel révèle, par exemple, la manière dont le régime autoritaire du Kazakhstan achète tout à fait légalement des technologies à la multinationale française Alcatel-Lucent dans un but répressif. Cette enquête protéiforme pointe la collusion entre l’argument de « lutte antiterroriste », la traque des voix contestataires et les retombées économiques lucratives pour l’industrie de haute technologie.
Vendu comme un rêve de libre-accès, « Internet demeure un outil de contrôle pour les gouvernements, il n’y a aucune démocratie là-dedans. La transparence n’existe pas. L’État garde la main mise sur la vie privée des individus et le pouvoir sur ce qu’il veut diffuser au public. Il n’y a pas de mal absolu ni de conflit entre le modèle américain et russe par exemple, mais une même idéologie de pouvoir, d’argent et de démagogie ».
L’artiste confie : « J’ai parfois du mal à montrer mon travail, même dans les institutions occidentales. Le fait de dévoiler ce système au grand public dérange. Pourtant, le domaine de l’art contemporain me permet de parler de sujets graves et accablants parce qu’il y a moins de censure. Il déplace les interrogations et laisse une marge d’interprétation. Ce serait plus difficile pour moi de publier des documents à charge, je serais davantage impliquée. »
Endances de Mari Bastashevski. Courtesy de SteadBureau, Netherlands and Polaris Gallery.
Mêler les sphères artistiques et journalistiques permet de déplacer non seulement les conditions de production mais aussi de réception de l’information auprès du public. « Maintenant que l’on sait produire du contenu, nous avons besoin de nous renouveler : partager l’information avec le maximum de gens, réfléchir à la manière d’accompagner de jeunes photographes tout en renforçant l’écosystème économique de la culture et de la photographie en Baie de Saint-Brieuc. » annonce le directeur. Pour l’heure, Photoreporter marque une volonté de se prémunir contre les consensus éditoriaux et économiques préexistants.
Festival Photoreporter, du 3 octobre au 1er novembre à Saint-Brieuc.
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