Comme tous les ans, la chaleur arlésienne est écrasante et la programmation des Rencontres Photographiques a de quoi vous coller la FOMO : une quarantaine d’expositions dans la sélection officielle, plus de deux cents dans le off. Les mêmes noms circulent de terrasse en terrasse, les mêmes recommandations aussi. Les Rencontres restent fidèles à la recette de leur succès : de grandes expositions collectives, des redécouvertes historiques et une place importante accordée à une nouvelle génération d’artistes. Le vocabulaire qui accompagne cette édition est lui aussi devenu familier, voire omniprésent dans le milieu de l’art : archives, mémoire, fiction, spéculation, intelligence artificielle, transmission, réparation. Derrière ces notions, pourtant, plusieurs expositions posent une question plus concrète : comment une image acquiert-elle de l’autorité ?
École nationale supérieure de la photographie : « CTRL. Nouvelles fonctions des images »
Fruit d’une année de recherche curatoriale menée par des étudiants de l’école, l’exposition collective CTRL. Nouvelles fonctions des images réunit une quinzaine d’artistes de plusieurs générations. Les tirages y côtoient des installations, des œuvres sonores, des sérigraphies, des textes, un boîtier électrique ou encore des dispositifs techniques qui déplacent notre attention vers les conditions matérielles de l’existence des images. Cette exposition ouvre l’appareil photographique pour en examiner la mécanique et l’emprise qu’il exerce sur notre regard. Dès l’entrée, un caisson lumineux « d’information fiction publicité » affiche un simple ciel nuageux. Cette forme réapparaît à plusieurs reprises dans l’espace : à la verticale, collée au plafond ou reproduite sous d’autres angles. Sur la vitre, les mots XXL de Lawrence Weiner « Perhaps When Reproduced » donnent le ton. Une même photographie ne signifie jamais exactement la même chose selon le contexte qui la porte. Wolfgang Tillmans fait aussi partie des artistes invité·es. Dans son installation sonore I Want to Make a Film, il nous confie : « Je veux ce film pour m’aider à imaginer ce qui se passe dans cette machine si puissante qu’on a dans la main. Je veux comprendre. J’essaie d’imaginer la puissance de calcul. » Il ne parle presque plus de photo, mais de smartphones, de câbles sous-marins, de zéros et de uns. Comme si le véritable sujet n’était plus l’image, mais toute l’infrastructure invisible qui la rend possible.
© François Bellabas, By Default, 2024Palais de l’Archevêché : « Ghana ! Rêver l’indépendance »
En 1957, le Ghana devient le premier État d’Afrique subsaharienne à s’émanciper de la domination britannique. Au Palais de l’Archevêché, avec Ghana ! Rêver l’indépendance (1957–1976), les photographies de studio, les magazines, les affiches, les livres, les textiles et les archives retracent bien davantage que les premières années de cette indépendance. Parmi les pièces majeures figure Ghana: An African Portrait, le livre réalisé par Paul Strand au début des années 1960, donne une image du tout jeune État à travers ses paysages, son architecture, ses artisanats et ses habitant·es. La diversité du corpus rassemblé plus loin dans les salles montre au fur et à mesure comment une nation construit progressivement « de nouveaux espaces de représentation du pays et de son peuple, aux antipodes de l’iconographie coloniale », selon la curatrice Damarice Amao. Ces images donnent un visage à une promesse politique et participent à l’élaboration d’un imaginaire collectif, en substituant à un regard hérité de la colonisation, raciste et exotisant, une manière de se raconter par soi-même. L’exposition se prolonge avec plusieurs artistes contemporain·es, dont Denyse Gawu-Mensah qui réassemble près de six cents photos issues des albums de sa famille en une vaste composition textile. Les portraits cessent alors d’être de simples souvenirs privés pour recomposer une communauté toute entière.
© Carlos Idun-Tawiah, Many Reasons to Live Again, 2022Croisière : « Nous ne sommes pas seuls – Images extraterrestres »
À quelques centaines de mètres de là, Nous ne sommes pas seuls – Images extraterrestres explore moins l’histoire des ovnis que celle de notre besoin de certitudes. Le parcours s’ouvre sur l’affiche de la série culte X-Files, rappelant combien la culture pop a alimenté l’imaginaire extraterrestre, presque autant que les prétendues preuves photographiques. Bien avant que l’on parle de fake news, ces clichés aux contours flous ont déjà ébranlé notre confiance en la photographie. Depuis la fin du XIXᵉ siècle, photos, dessins, archives militaires ou récits d’observation tentent d’attester l’existence d’une vie extraterrestre. Le photographe allemand Silas Bahr accroît ce trouble avec une série réalisée dans le village suisse associé aux récits de Billy Meier, célèbre pour avoir affirmé être entré en contact avec des extraterrestres dans les années 1970. Entre repérage documentaire et mise en scène, ses images rejouent les codes de la preuve « scientifique », sans jamais permettre de distinguer clairement l’enquête de la fiction. L’une d’elles retrouve même le paysage ayant inspiré le célèbre poster de X-Files, comme si la mythologie populaire et le territoire réel avaient fini par se confondre. Ce qui frappe pourtant, ce n’est pas la thématique des ovnis en tant que telle, mais le crédit que nous accordons à ces documents. Le curateur Philippe Baudouin parle d’une « culture du doute visuel » : un moment où la photographie cesse d’être une garantie de vérité pour devenir le support de toutes les hypothèses. L’exposition montre aussi que ces objets n’ont pas seulement été considérés comme des énigmes scientifiques, mais comme de véritables formes visuelles : disques, sphères lumineuses ou silhouettes métalliques, dont la perfection apparente nourrit autant la fascination que la conviction. Les défauts mêmes des prises de vue (grain, flou, tremblements, surexpositions) renforcent paradoxalement leur pouvoir de fascination. Sans jamais tourner ces croyances en dérision, l’exposition s’intéresse à leur véracité, certes, mais surtout à ce qu’elles révèlent de notre désir collectif de donner du sens aux images. La question n’est plus de savoir si elles disent vrai, mais de comprendre pourquoi nous avons tant envie de les croire.
Croisière : « La terre amoureuse (Se dit de la terre qui colle aux bottes) » de Rebekka Deubner
Toujours à Croisière, chez Rebekka Deubner, dans La Terre amoureuse (Se dit de la terre qui colle aux bottes), le regard reste obstinément à hauteur de terre. Vers le sol, les postures, la peau. Réalisé autour de Sainte-Soline entre 2023 et 2025, le projet naît d’un refus des représentations spectaculaires qui ont dominé la couverture médiatique des manifestations. Elle prend le contre-pied des photos qui ont largement circulé, évite le sensationnel. Les corps se penchent, travaillent, attendent. D’après l’artiste, l’ensemble avance comme « un travelling en images fixes ». Les planches-contacts, présentées dans une longue vitrine, déploient aussi une même scène à plusieurs instants, tandis que certaines prises de vue reviennent parfois presque à l’identique sur les murs de l’exposition. Plutôt que de chercher la prise de vue qui résumerait une situation, elle privilégie la durée, les variations et les écarts infimes. Son travail nous pousse à regarder un événement différemment, sans le résumer.
© Rebekka Deubner, Mains de maraîcher et manifestant à Sainte-Soline 2 lors des semis, 2023Lee Ufan Arles : « Soli-sombre » de Pooya Abbasian
Enfin, Soli-Sombre, de Pooya Abbasian, présenté à Lee Ufan Arles, effectue lui aussi un détour par le vivant. À partir du baccharis, plante importée en Camargue aujourd’hui qualifiée d’« invasive » mais devenue refuge pour plusieurs espèces d’oiseaux, le photographe iranien montre combien une catégorie peut rapidement masquer la complexité d’une situation. « Je suis arrivé en suivant une plante qu’on a classée dans la catégorie des mauvaises herbes, explique-t-il. J’ai suivi quelque chose qui existait pour voir si cette plante, qui est invasive, a réussi à atteindre cet endroit. » Cette réflexion se prolonge dans sa pratique. Alliant un procédé ancien comme la gomme bichromatée à la vidéo-projection, il projette des séquences filmées sur des surfaces photosensibles afin de donner une matérialité à un médium qui, habituellement, n’en possède pas. À la frontière de la photographie, de la vidéo et de la peinture, ses œuvres deviennent des espaces intermédiaires, où les images, comme les espèces qu’elles représentent, échappent aux catégories trop simples. Indigène ou étranger, nuisible ou bénéfique, naturel ou artificiel : ces oppositions paraissent solides jusqu’à ce que le vivant les déjoue.
Finalement, ce n’est peut-être ni l’archive, ni la fiction, ni les mots-clés qui relient les propositions les plus excitantes de ces 57ᵉ Rencontres. Ces notions traversaient déjà les éditions précédentes. Cette année semble émerger un intérêt particulier pour la manière dont les images façonnent ou imposent des représentations collectives. Elles participent à fonder des nations, entretiennent des mythologies, recomposent des souvenirs ou sèment le doute. Elles n’arbitrent plus le vrai : elles inversent les narratifs et les fables dominantes. Plus que ce que la photographie montre, c’est peut-être ce qu’elle rend possible qui mérite aujourd’hui notre attention.
La 57e éditions des Rencontres de la Photographie, « Des mondes à relire », jusqu’au 4 octobre à Arles
⇢ CTRL. Nouvelles fonctions des images, exposition collective sous la direction de Nicolas Giraud, à l’École nationale supérieure de la photographie
⇢ Ghana ! Rêver l’indépendance (1957–1976), commissaire : Damarice Amao, au Palais de l’Archevêché
⇢ Nous ne sommes pas seuls. Images extraterrestres, commissaire : Philippe Baudouin, à la Croisière
⇢ La Terre amoureuse (Se dit de la terre qui colle aux bottes) de Rebekka Deubner, à la Croisière
⇢ Soli-Sombre de Pooya Abbasian, à l’Atelier MA de Lee Ufan Arles
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