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À l’origine

Décembre 1994. Après avoir quitté un poste de photo-reporter à l’agence Gamma, Gilles Saussier part pour le Bengladesh où il vit près de deux ans. Délaissant cette activité qui se résumait souvent à « un travail de cambiste », il s’adonne peu à peu à l’expérimentation documentaire dans laquelle le portrait occupe une place prépondérante. Dans cette quête pour saisir la « justesse dans la co-présence aux êtres et aux choses » qui fait, selon lui, la qualité d’un portrait et d’une photographie documentaire, la série « Studio Shakhari Bazar » voit peu à peu le jour.

Printemps 1997. Ces photographies sont présentées dans la première exposition personnelle de Gilles Saussier, à Dhaka. Sans date de fin, l’exposition expire dès lors que toutes les images ont été distribuées aux habitants.

De retour au Bengladesh quatre ans plus tard, l’acte photographique se mue définitivement en acte performatif : allant à la rencontre de ceux qu’il a photographiés, Gilles Saussier documente la dissémination des clichés, réutilisant le registre commencé quelques années plus tôt dans lequel sont consignés le nom et l’adresse des habitants concernés. En les photographiant à nouveau, l’ancien photoreporter, désormais artiste, livre un travail formé de couches de portraits et d’images qui se superposent et s’entrecroisent.

« On parle souvent de la terre comme d’un ʺmuséeʺ, d’une ʺabysse du tempsʺ », disait Robert Smithson(1). Par analogie, on reconnaît dans cette réflexion la démarche de Gilles Saussier qui emprunte à cette figure majeure du land art la notion de Site. Site dans lequel l’Homme occupe certainement la place la plus importante.

 

Un lent modelage du réel

Les trois autres séries qui composent, avec « Studio Shakhari Bazar » l’exposition Site Specific semblent fonctionner sur le même modèle que leur ainée, comme une réponse apportée à des sites méthodiquement enquêtés, généralement sur plusieurs années.

Opérant par rapprochement formel et thématique, l’accrochage laisse entrevoir ce qui fait la spécificité du travail de l’artiste : un va-et-vient permanent entre le territoire, l’œuvre, son lieu de production et d’exposition. Gilles Saussier évoque à ce propos le terme de responsive site specific, une zone de contact entre chacun de ces éléments.

Outre la série « Studio Shakhari Bazar » qui ouvre l’exposition en s’érigeant comme un tournant dans la démarche artistique de Gilles Saussier, on découvre les images du « Tableau de chasse », d’ « Envers des villes, endroits des corps », et de « B. Mineur ».

Les photographies de l’exposition se révèlent comme les traces des interventions de l’artiste sur chacun des sites éprouvés.

Les traces de son travail dans le quartier de Malakoff à Nantes pour son projet Envers des villes, endroits des corps où l’artiste a établi « l’appartement témoin », un espace d’exposition constitué de deux appartements HLM promis à la démolition et dans lequel ont été accueillis pendant près de deux années des lectures, des débats, des projections, etc.  Composées pour beaucoup de miroirs, les photographies de cette période reflètent ainsi aux sens propre et figuré les questions soulevées par l’artiste : qui est en dehors ? Qui est en dedans ? Comment devient-on étranger à ce que l’on pensait être son propre territoire ?

L’insurrection roumaine qu’il photographie en 1989 avec son regard de photoreporter fait l’objet d’une relecture, près de quinze plus tard, par l’artiste qu’il est devenu. Les traces de cette récriture constituent l’essence même du « Tableau de chasse », série où la zone de contact est perméable entre le geste du photographe et celui du chasseur, entre le tableau de chasse et l’image photographique, entre le trou d’une fosse commune et celui de l’Histoire.

Enfin, les traces d’un double inquiétant de la « Colonne sans fin », découvert gisant dans un site industriel de Roumanie, constituent le cœur de « B.Mineur ».

Autant d’« objets témoins privés de parole »(2) auxquels il s’évertue à donner une voix. Autant de « zones de contact où se reconfigure en permanence ce que nous voyons en fonction de ce que nous savons. »

 

 

1. Robert Smithson: the collected writings, 2nd Edition, édité par Jack Flam, The University of California Press, Berkeley and Los Angeles, California; University of California Press, LTD. London, England; 1996.

2. Selon les termes de l’anthropologue Jacques Hainard.

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