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Après plus de 4500 épisodes, la série Plus Belle la Vie prendra fin cet automne. Depuis 18 ans, le milieu culturel marseillais vivait sous son assistance respiratoire : le programme de France 3 assurait son cachet à tous les intermittents de la région. Il y a 4 ans, Mouvement s’immisçait dans les rouages de cette machine audiovisuelle qui captivait l’attention de 10 % de Français, et était encore loin de tomber en rade. Enquête dans la fabrique d’un divertissement populaire, ni bête ni brillant, qui a surtout eu le génie d’exister.

7 h 45 : encore les vingt-cinq mêmes personnes qui zonent devant le Pôle média de la Belle de Mai, une ancienne manufacture de tabacs, à Marseille. Il fait déjà chaud. À l’angle, le Pôle Emploi du « quartier le plus pauvre d’Europe » n’a pas encore ouvert ses portes. Ces vingt-cinq-là sont déjà embauchés : on leur a demandé de mettre leurs chemises les plus color

7 h 45 : encore les vingt-cinq mêmes personnes qui zonent devant le Pôle média de la Belle de Mai, une ancienne manufacture de tabacs, à Marseille. Il fait déjà chaud. À l’angle, le Pôle Emploi du « quartier le plus pauvre d’Europe » n’a pas encore ouvert ses portes. Ces vingt-cinq-là sont déjà embauchés : on leur a demandé de mettre leurs chemises les plus colorées, de montrer leurs tatouages, bref d’avoir l’air « underground ». Aujourd’hui, c’est figu à Plus Belle la Vie, libres à 13 heures et virement le 30 du mois garanti. François, policier au commissariat central de Noailles, traîne devant la machine à café. Il vient régulièrement brutaliser de l’intermittent gauchiste à la télé pour « mettre du beurre dans les épinards », dit-il avec un sourire penaud. Un chef de file conduit tout ce petit monde à travers le hangar des décors jusqu’à la place du Mistral. Habituellement, le village pittoresque en carton-pâte est éclairé comme en plein jour. Mais ce matin, on tourne la soirée d’inauguration de la Blanchisserie, une laverie « branchée » qui vend des cocktails et de l’ecstasy au comptoir pour blanchir l’argent sale d’un baron de la drogue marseillais. Niché dans une coursive technique à l’étage, le DJ balance de la pop américaine. « Quand c’est clappé, tu coupes la musique et vous continuez à danser ! Voilà, c’est très très bien ! » Tout en bougeant la tête, les figurants se refilent des plans taf : un bar associatif du centre-ville cherche des groupes locaux ; un lieu de résidence va ouvrir à Bougainville. Ceux qu’on a planté face à la caméra sont en after de teuf. « Ce qui fait l’authenticité de la série, c’est la figu », assure David Chamak, le réalisateur de l’épisode. On ne peut certes pas compter sur les acteurs principaux pour adopter l’accent provençal. En mal de réalisme, des techniciens ont tagué quelques « ACAB » dans les coins du plateau. « À un moment, on se battait pour qu’il y ait de la merde, raconte Pascal*, un décorateur. Marseille c’est quoi ? Il y a de la merde partout sur les trottoirs ! Une fois, on a glissé un petit étron en douce. » Poubelle la ville, comme on dit.


Le 115 de la culture

Pascal est plasticien mais il n’a pas essayé de vivre de son art. Il fait partie du bataillon d’artistes marseillais branchés sur l’assistance respiratoire Plus Belle la Vie. Danseurs et musiciens viennent « cachetonner » à peu de frais ; des acteurs de théâtre y décrochent des petits rôles sans s’inquiéter d’être à jamais cramés dans le milieu du cinéma ; les techniciens de l’image de la région sont quasiment certains d’y trouver un premier emploi, sans avoir à passer par la case Paris. « Plus Belle, tout le monde y est passé. C’est pas forcement gratifiant mais y’a toujours un billet. Parfois, j’ai l’impression de vendre mon âme, et en même temps je me demande ce que je pourrais faire d’autre », résume Pascal. Plus Belle la Vie, Samu social de la culture depuis 2004. Jusqu’à l’arrivée de la série, les techniciens du cinéma marseillais avaient l’exode forcé comme unique horizon. Valentin considère qu’il a « eu de la chance de pouvoir apprendre [son] métier à Marseille, c’est un luxe incroyable ». Il a intégré l’équipe comme assistant-régisseur en 2009, après avoir obtenu son diplôme à la SATIS d’Aubagne. Dix ans plus tard, il y est toujours. Plus Belle la Vie lui aurait évité d’enchaîner les stages dans des prods parisiennes en squattant sur des canapés. Jeanne, fraîchement débarquée de Bruxelles, a été embauchée pour une session de tournage d’une semaine et demie. Au bout de quelques jours, elle se voit propulser première assistante caméra, un poste auquel elle n’aurait jamais pu prétendre ailleurs. « Ils ont besoin de tellement de monde qu’ils te foutent des débutants un peu n’importe où. Pas mal de gens y travaillent sans en avoir rien à foutre. Tout le monde sait plus ou moins que c’est de la merde, mais ils emploient. »



Vous avez déjà entendu dire ça. Vous n’avez pas besoin de regarder pour savoir que la série n’a aucun intérêt. Plus Belle la Vie cumule trop d’éléments à charge pour sortir du viseur des prescripteurs du bon goût : le feuilletonnant, le tournage à la hâte, le mauvais jeu d’acteurs, le support télé. Et pourtant, il existe un produit culturel en France, diffusé sur le service public, qui réunit cinq millions de téléspectateurs tous les soirs et qui fait hurler l’extrême-droite, avec ses mariages homosexuels et ses adolescents qui changent de sexe sous le regard bienveillant de leurs parents. Vous ne savez sans doute pas qu’Éric Zemmour est en croisade contre Plus Belle la Vie, cette « réinvention stalinienne de l’utopie multiculturaliste ». En principe, n’importe quel programme capable de fédérer cinq millions de personnes contre Zemmour est à sanctifier.


Qu’ont en partage les téléspectateurs de France 3 à 20 h 20, qui font masse sans faire classe ? Riches, pauvres, urbains, ruraux, jeunes et vieux : du microcosme culturel marseillais aux zones rurales du nord de la France, où la série est la plus regardée, Plus Belle la Vie aligne les intérêts sur une logique sinueuse. Le phénomène met les sociologues en déroute comme un 17 novembre en jaune. Les plus anciens fans parlent d’un rapport addictif, de l’angoisse du sevrage. Certains avouent ne plus pouvoir partir en vacances de peur de s’éloigner du poste. « Les gens s’y retrouvent sur le volume plutôt que sur le contenu, propose Valentin. Mais bon, comme je dis souvent, ça reste Plus Belle la Vie. » Quoi qu’on pense de l’intrigue, on peut s’émouvoir de la loyauté canine du feuilleton qui, tous les soirs pendant presque une vingtaine d’années, a gratté à la porte du salon avec une ponctualité pavlovienne.



Schizophrène cherche colocataire

Mais ce n’est pas seulement cet ancrage dans le quotidien qui fidélise les spectateurs depuis si longtemps. Lors de sa première saison de diffusion, Plus Belle la Vie frôle l’accident industriel. Les audiences sont mauvaises. La production décide alors de pimenter le scénario avec des intrigues policières exubérantes, dont les personnages font les frais : « J’ai appris au bout de deux ans que j’avais un frère et qu’il était toxico, dealer, et en prison. Il sort sous caution et il essaie de violer sa belle-mère donc il se fait tuer à bout portant par Abdel et je l’enterre. » ; « J’ai pris quatre balles dans le corps, une par an à peu près. » ; « Ma mère est morte, ma grand-mère s’est suicidée, je ne connais pas mon père. » Une comédienne suggère que « s’il [lui] était vraiment arrivé ça, [elle serait] en psychanalyse. » C’est régulièrement ce rôle-là que les comédiens se prennent à usurper, au chevet des névroses de leurs personnages, s’ils ne vont pas plus loin dans l’identification.


Sara Mortensen a incarné Coralie Blain, la prof de maths du Mistral pendant sept ans. Sa crinière blonde était un des classiques du PAF. Elle a dû quitter le programme au début de l’été devant le refus de la production de réécrire le scénario pour accommoder ses indisponibilités, ce qu’elle peut tout à fait comprendre d’un point de vue « producteurs-écriture-argent ». Dans un long mail à l’équipe de tournage, elle confesse : « Devoir dire au revoir à mon personnage, ma Coralie, avec qui je vis en coloc depuis sept ans est irréel. J’ai aimé Coralie de tout mon cœur, quitte à la défendre quand il me semblait que ses actions n’étaient pas en adéquation avec qui elle était. Car oui, nos personnages vous appartiennent entièrement, je l’ai appris à mes dépens, mais sachez qu’on les aime infiniment et qu’ils font partie de nous !!! » Le rapport affectif qu’elle entretient à son personnage est à la fois légitime et proche de la schizophrénie clinique. Quand on lui suggère, à la terrasse d’un café parisien, qu’il serait déplacé que Joaquin Phoenix prenne parti pour ou contre le Joker, elle insiste que « Plus Belle, ce n’est pas du cinéma ! C’est tous les jours pendant des années ! Au bout d’un moment, tu te confonds avec ton personnage. » Les dialogues n’étant qu’à moitié écrits, il revient finalement au comédien de donner une personnalité à son colocataire. « Eux leur donne corps, nous on leur donne vie. Je n’ai jamais dit une phrase telle qu’elle était écrite. Tu ne peux pas écrire du quotidien. » Avy Marciano, au casting de Plus Belle la Vie depuis 2011, explique tout mettre en œuvre pour rendre aux situations leur banalité : « Je viens sur le plateau le plus vierge possible. Je ne sais pas comment je vais jouer, comment je vais dire les choses, je me laisse porter par l’impro. En faisant ça, je gagne beaucoup de temps. »



OM-PSG

La fabrication artificielle du quotidien relève en réalité de la prouesse technique. Plus Belle la Vie a développé un modèle de production unique en France : trois caméras tournent en même temps, les techniciens sont sur des postes hybrides, chaque séquence est bouclée en 45 minutes. Quand la boutique ferme à 19 heures, il y a 22 minutes utiles dans la besace du réalisateur contre une à deux en moyenne sur les tournages de cinéma. « On te dit : carte blanche. J’ai l’impression d’avoir gagné au loto parce que ça, dans la vraie vie, ça n’existe pas. Je fais ce que je veux tant que je rentre la journée », savoure le réalisateur David Chamak. Car l’impératif premier de Plus Belle la Vie, avant d’être esthétique ou financier, est de perpétuer sa propre existence. Pour ça, il faut produire et nourrir le client, coûte que coûte : si un comédien se casse une jambe, on peut mettre son personnage dans le coma pendant six mois ; si l’image est floue sur une caméra, on prendra sur l’autre. Pour arriver à « rentrer la journée », la production a imposé des calibrages stricts, du scénario jusqu’au montage. Chaque épisode doit par exemple contenir 70 % de tournage en studio et 30 % d’extérieurs. À Plus Belle la Vie, on parle de « cahier des charges », et on aime que les choses soient « normées » et « quantifiées » dans des délais impossibles, de sorte que les vrais héros du petit écran, ce sont les techniciens. « Tu te retrouves un peu dans les conditions du direct. Les cadreurs et les réalisateurs viennent du foot ou des talk-shows. Un cadreur de cinéma aurait beaucoup de mal à suivre le rythme », explique Valentin. David Chamak précise qu’il lui est arrivé de « bosser avec des gens qui faisaient des trucs ultra prestigieux à Paris et qui sont carrément moins bons. Ils prennent dix fois plus de temps »


Le taylorisme d’usage dans l’industrie du cinéma se double d’un post-fordisme strict : il est inscrit dans les contrats des techniciens qu’ils sont légalement considérés comme « Marseillais », c’est-à-dire non-défrayables. L’exécutif, en revanche, est méthodiquement parqué dans les bureaux parisiens, avec les scénaristes et les cordons de la bourse. La production organise délibérément le cloisonnement des deux sphères. « Nous allons très rarement sur les plateaux, confirme Virginie, scénariste. Les nouveaux descendent une fois pour se faire une idée des contraintes de tournage, et c’est tout. » L’objectif est d’éviter que la personnalité des comédiens n’influe sur le procédé d’écriture. Il y a en tout cas peu de chances que les problématiques locales entrent dans le procédé d’écriture, et la grande majorité de comédiens vivent aussi à Paris. « Pendant sept ans, j’habitais dans le train. J’étais capable de faire un aller-retour pour aller chercher mon fils à l’école », se souvient Sara Mortensen. Les comédiens marseillais doivent aller se faire caster à Paris pour jouer dans des programmes locaux. « Pour moi, emménager à Marseille, ça voulait dire emménager à Plus Belle. Ça me fermait des portes. » En revanche, tous les hommes sont égaux devant les ressources humaines : « Si t’ouvres trop ta gueule, tu te fais éjecter. Ils se démerdent pour faire crever les personnages hyper rapidement, faux pas que les comédiens la ramènent », confesse Pascal, le décorateur. Valentin ajoute que « Plus Belle la Vie, c’est un paquebot. Ça avance quoi qu’il arrive. Si tu décides d’aller contre, c’est toi qui vas t’écraser. T’auras pas gain de cause face à la machine ». Aucun ego n’entravera la gloutonnerie de la bête que techniciens et comédiens désignent indifféremment par un mystérieux « ils », le doigt pointé vaguement en direction du complexe « producteurs-écriture-argent » semble-t-il, des voix sans visage en première classe d’un TGV. Leur identité est aussi bien gardée que celle des téléspectateurs de Plus Belle la Vie.

 


Plus Belle la Vrille

Il arrive parfois que les 10 % de Français qui voient la vie plus belle à toute heure de la journée sortent de l’ombre. Estelle, l’esthéticienne du Mistral, a subi une greffe du foie et ne peut pas boire d’alcool : quand Élodie Varlet qui l’incarne va boire un coup après le tournage, certains passants la réfèrent aux contre-indications du docteur. Avy Marciano s’est fait insulter dans la rue pour avoir trompé sa femme – la décence minimum aurait été de ne pas faire ça devant tout le monde à la télé. Summum du confusionnisme, Sara Mortensen raconte avoir déjà rencontré des fans qui s’étonnaient qu’elle ait le temps d’être à la fois prof de maths et actrice. Tous les jours, en les croisant, des quidams croient reconnaître leur kiné, leur belle-fille, l’épicier. Les téléspectateurs de Plus Belle la Vie ont-ils en commun un trouble de la perception ? « Je crois qu’ils jouent à ne pas comprendre, pondère Avy Marciano. Il y a quelque chose de l’ordre du “Mettez-nous dans la confidence de la fiction, et jouons ensemble à nourrir l’idée que les histoires que vous nous racontez tous les soirs sont réelles”. » Pour une partie du public, « croire en la fiction » semble être devenu un impératif qui dépasse le cadre du jeu. Il parait que Plus Belle la Vie pulvérise les tabous et fait sauter les digues conservatrices : premier baiser homosexuel à la télé française, premier pétard roulé à une heure de grande antenne ; des pollueurs industriels sanctionnés par le scénario ; plusieurs mariages blancs entre Mistraliens et réfugiés sans-papier cautionnés par l’intrigue. Ça reste Plus Belle la Vie : les blâmes ne sont pas distribués comme dans un brûlot anarchiste, et la production essaie de garantir une diversité de points de vue. Mais le courrier personnel des comédiens est bourré de témoignages dont il faudrait faire l’exégèse : des fans assurent que la série les a aidés à parler, à s’accepter ou à être acceptés, sur des sujets aussi divers que le viol, le changement de sexe ou les addictions. 


C’est tout le paradoxe de Plus Belle la Vie, avec son Mistral en carton-pâte, à la fois admirablement réaliste et excessivement convenu dans sa représentation du pittoresque village provençal ; ses vrais comédiens qui se confondent avec des personnages ostensiblement mal écrits ; ses policiers assermentés qui viennent se faire insulter par d’authentiques gauchistes dans de fausses manifs tournées pour le besoin d’un feuilleton familial. La série pousse très loin le simulacre de réalité. En 2008, quand Plus Belle la Vie est reprogrammée à 20 h 20, le directeur de l’information de TF1 se déclare « étonné qu’on laisse à l’antenne, à cette heure, un programme qui, avec ses cinq millions de téléspectateurs quotidiens, cartonne les journaux de 20 h de TF1 et de France 2 ». Selon lui, le rôle du service public « serait au contraire de défendre, dans une démocratie, l’existence et le développement de grands rendez-vous de l’information ». À l’époque, personne ne prend son aigreur au sérieux. Il y a pourtant une réelle concurrence entre les deux objets : Plus Belle la Vie nous apparaît comme un journal télévisé mis en récit, capable de réaliser ce que le JT ne sait plus faire, c’est-à-dire réunir la famille nucléaire autour d’un programme vaguement paternaliste et bon enfant, tenu sur une génération par la même figure sérieuse et débonnaire, comme un second médecin de famille, que l’on peut croire sur parole quand il glisse avec un sourire que le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à la frontière. Plus Belle la Vie a pris le relais de cette figure-là. Les téléspectateurs trouvent de la vérité dans la fiction, quitte à fantasmer cette fiction en réalité. La rumeur court déjà qu’un jeu, présenté par Cyril Féraud, animateur phare du Quiz des Champions et de la Carte aux trésors, prendra la relève du programme marseillais aux 18 saisons. Sur le petit écran comme dans les rues phocéennes, la roue de la fortune recommence à vriller. 

 

*Certains prénoms ont été modifiés